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Larmes du Crime Fou d'une réalité qu'il suspecte, le sain d'esprit dans les méandres de son imagination perplexe voit le rêve en forme et en place de son plaisir, l'envie de la chair de sa propre vie. D'âme vile et champêtre, il erre dans la Cité de Lumière tel l'aveugle sourd aux prières, à la recherche d'un éphémère constamment perdu. De sa canne, support de son imagination stérile, il remue les trésors macchabées qu'il écrase de ses lourds sabots, et de son agitation stérile sourdrent mille rivières ensanglantées, richesses du Roi Sans Vie perdu dans l'abîme d'un ciel écarlate. Affectionnant par le miracle de ses sens occultes la torture de sa Dame aux Clefs – libératrice –, l’estropié perd le chemin effilé vers la porte de la Forge aux Idées, tourbillon ardent de fervents esprits éclairés. Le lucide doué de sens fidèles et pervers rend sa folie à la réalité qu'il abhorre, cette douleur des honnis de sa science, aux doux bourreaux interprètes d'une louange tronquée... Muet, victime de l'hypocrisie de la fatalité, il brandit par force et par bienveillance, par clairvoyance et par attention, l'éther des paradis éphémères pour leur propre décadence. Il brûle, boucher des faibles illuminé par une muse chantant son requiem, l'inexpugnable ville d'illusions pour la gloire de ses bourreaux pervers qui l'intronisent, la couronne d'épines haute et claire ! L'idée navigue sur les flots tumultueux de la déraison, frêle esquif malmené par les pulsions éthérées d'un esprit tourmenté qui ne peut subvenir à sa propre survie. Aveugle, sourd ou muet, le Néant ne l'est plus. Le mathémagicien détruit le Chaos pour construire le Néant. La douleur a sonné et ainsi, au loin sur les berges de la conscience, une étincelle... L'Enfant, fruit de soufre et de souffrance, sorti de la fournaise dont il se repaissait, Forge d'Idées brûlante, œuvre sans relâche depuis l'aube d'un temps enchaînant l'autre dans le tourment de son invention. Vaisseau fendant l'océan vermeil, L'esprit du poète de fortune traverse l'Imagination... Grand observatoire errant, il s'émerveille, D'un monde où sonne la dévastation... L’aveugle, sourd et muet, le sain d'esprit – définitivement –, accroît ses perceptions, ses sentiments renfermés, son regard clos sur une dévastation qui lui est propre. Son monde et son univers sont là, sous ses griffes. Ce qu’il perçoit lui vient de ce qui veut bien lui être donné, et par là de ce qui y est associé. Son horreur grandit, ô déshonneur, lorsqu'une fois son bâton perdu, cette chère canne aux vibrations de laquelle il se dirigeait dans l'obscurité de son esprit, il se met à ramper parmi les cadavres et à y poigner. Ses doigts poisseux et crochus s’enfoncent dans les orbites pleines d’un crâne auquel il s’agrippe, fraîchement échoué là. Les derniers fluides s’épanchent sur sa main, des lambeaux de chair putréfiée tombent sur son visage alors qu’il lance la tête au loin, jamais plus solidaire, lui écœuré par ses pernicieuses sensations. Ecœuré, oui, son organe si précieux tombe à terre, parmi les restes d'humains ou de toute autre créature infecte jonchés là, précédé de ses tripes. Le corps ouvert, la mort et la pourriture suintent hors de lui, accroupi et dépérissant. Un tas de restes laissés là par la vie, pour la sienne, s’étend jusqu’à l’infini de son agonie. Il en est, il le sait maintenant. Il est venu en ce lieu reculé pour mourir malgré lui, comme ses congénères et d’autres. Ses organes sont à ses genoux, ses membres lui tombent, sa chair tuméfiée tapisse le sol. Il a vécu, il ne s’en était pas même rendu compte… Une larme, chargée de pus, une larme, son infection humaine, roule le long de sa joue, coule dans les rainures laissées sur les muscles, dans la chair à vif, ralentit quelque peu dans le creux de sa mandibule inférieure qui pend l’os à l’air, pourrit jusqu’à sa moelle et tombe, ponctuant le tas fumant devant le corps qui suit le mouvement de cette inexorable chute. L'être de lucidité, torturé par ce qu'il ne peut s'empêcher de saisir ou de sentir par ses sens exacerbés, terrorisé par ce qu'il pourrait bien encore découvrir de pire par sa conscience acérée, puise au loin et au plus profond dans sa mémoire des bribes et des balbutiements de plaisir. Il s'enivre d'oubli, des réminiscences d'un temps clair et agréable s'abattant sur son esprit. La mémoire lui perce les yeux de larmes et l'emmène au loin des souvenirs de douleurs passées, présentes et futures, dans un monde de couleurs, de sons et de senteurs où il évoluait alors qu'il n'était déjà plus qu'un enfant dévolu à sa destinée. Né de la douleur de son penseur, l'Enfant erre sans but distinct à travers les brumes et les torrents pourpres. Une citadelle – nécropole par défaut – se dresse au-dessus des flots sanguins s'échappant de son pied, dévalant les pentes, ravinant les rues qu'on ne distingue bientôt plus du reste de la ville orpheline. Les massacres et les crimes de pensée ont foulé la funeste qui s'échappe en tourments, en abjections et en silences. Sur ce tas fumant de corps jonché ça et là de quelques amas de briques et de pierres, restes antiques d'une civilisation qui ne se contentait d'armatures toutes de tibias et de fémurs, vient un homme appuyé sur son bâton quoiqu'il semble que ce soit plus le bâton qui s'appuie sur lui que la première observation. Dans la fleur de l'âge, il ne souffre plus que de la décrépitude du temps qui s'écoule impassiblement. Plus il avance, plus il se voûte et se tasse. Alors que déjà tout recourbé, la putréfaction s'empare de lui et, le point de rupture atteint, il s'écroule en un tas d'humeurs et de passions, de rêves et d'affres, de passions. L'Enfant s'approche, souriant de toutes ses dents. Depuis les hauteurs dans son palais d'horreur et d'ignominie, le Roi Sans Vie – ou lucide, ou tueur de lumière, à la préférence de chacun – règne sur un champ discordant de cris et de hurlements muets, de monceaux et de morceaux épars. Sur son trône, dans sa citadelle de solitude, l'immortel rêve à ses heures passées, des heures longues et sans fin parcourant sans arrêt le fruit de sa mémoire. Le papillon solitaire lui passe sur l'écran imaginaire, l’éblouissant de pureté. Alors il déclame malgré son aphonie les mots sonnant dans la lumière sépulcrale de la salle, les sons s'entrechoquant dans les rais de lumière perçant les fenêtres étonnement encore munies de leurs fins carreaux: Vis, Le monde est beau, parait-il. Vole, Le ciel est bleu, beau volatile... Viole, Le fond de mes yeux vitriol... Papillon sublime. Il n'a comme sourire que des dents, toute sa bouche n'est que de grandes dents blanches et de cisaille, fermoirs d'un orifice normalement béant. La langue pourléchant les babines est aisément imaginable, fine tranche de chair rose enduite de salive aux reflets blancs déposant sur les muqueuse une fine pellicule de bave tantôt lisse et brillante, tantôt mousse et blanche, mais il n'en est rien que des dents blanches en cisaille plantées dans ses gencives. Il s'approche, imperceptiblement mais inexorablement, du tas informe de chairs en décomposition et d'espoirs déchus, mené par ses sensations qu'il ne maîtrise pas. Ce qu'il ressent est si réel, il ne demande qu'à y mordre à pleines dents, à y goûter allègrement. L'Enfant fouille dans les lambeaux, projette un bout de bois au loin, étale encore plus sur le sol infesté d'immondices des restes et des pensées inavouables, innommables. Il poigne à pleines mains dans ce qui fut un jour – mais lequel ? – un homme sain d'esprit, aveugle aux lumières des connaissances et des vérités lointaines des dogmes de pensées, mais induit à s’approcher au plus près de ces merveilles. Voilà donc pourquoi ce qu’il restait d’homme s'était échoué là sur les flancs de ce tas innommable, près de cette si intense lumière. Mais était-ce bien pour la première fois ? Cette coquille tourmentée, cet esprit vide qui sourit à pleines dents, le transportera jusqu'à ces sommets luisants brillant dans l'infini, de sa propre volonté ou à son insu. L’être de chair imaginée rien que de limbes et de souvenirs, bipède évanescent, s’avance le visage baigné de larmes, de fines étoiles roulant sur ses joues. Ses mains tendues devant lui tentent d’occulter la lumière, tellement vive qu’elle les brûle. Quelle folie le prit, laquelle l'aveugla ? S’avancer ainsi vers les délectations douloureuses et les douleurs heureuses sonne le glas de sa rédemption. Le feu le prend, le consume. Bouche bée, il tente de crier toute sa peine, d’exhaler toute sa peur. Mais il n’en est rien : seules les flammes s’échappent de son énorme bouche grande ouverte, léchant son visage et mangeant sa peau. Ses yeux ainsi brûlés, morts dans leurs orbites, se consument peu à peu. Le cristallin n’offre plus de vue que sur la fournaise de son esprit, de son cerveau enflammé. Alors les yeux ne sont plus que de petits cailloux noirs et inutiles, fenêtres sur une lande grise de cendres et sombre de suie La vie en lui s’éteint après cette flambée fantastique, du moins seul l’esprit parasite en est pareillement affecté. L’Enfant, lui, s’en sort indemne. La petite chose espérait tellement de cette nouvelle vie à sa disposition. Elle essayera encore, une autre fois, dans un autre corps, dans une autre âme innocente ou non – qu'importe ! –, d’atteindre ce qui lui est immuablement interdit. Elle brille tellement, cette lueur en haut de la cité. Et il y arrivera, une autre fois, sans ce corps rabougri qui s'extirpe des torpeurs de l'absence pour se hisser sur les membres de la créature siégeant, même malmenée, sur le trône d'airain. Laisse-moi te conter mon histoire. Mais d’abord, je tiendrai le silence de mon mutisme pour chaque instant de l’Histoire de l’humanité que je ne conterai, à la proportion du temps et de l’éternité qu’accaparerait mon récit. Car du passé je viens, moi la créature que les ancêtres ont dans le présent. L’être meurt sans jamais plus avoir prononcé un mot et le pantin sur ses genoux, l'idée dévastatrice qu'il eut un jour oubliée, enfonce sa main dans la poitrine pour lui presser le cœur à intervalles réguliers. Il doit vivre ! , afin que l'espoir en quelque forme qu’il soit subsiste, même pour ce pauvre esprit qui – même s'il est sain – peupla les flancs du domaine de moins en moins bien défini au cours des mouvements de l'éther, qui afflue de la lumière et reflue dans les flots tumultueux de la déraison. Contact atroce de sa main contre mes sens, la douleur m'envahit peu à peu qu'elle se fait plus invasive et pénétrante. Elle serre de ses membres fourchus mon cœur qu’elle saigne, mon esprit qu’elle purge, et sa bouche contre la mienne m’insuffle son don destructeur, un baiser mortel... Elle s’appelle « vie », parasite de mon corps, et elle me mène à la mort à travers les battements du temps, infinité de secondes qui ne s'écouleront jamais plus pour moi. Il est l'imagination en elle-même, sa quintessence, son épure. Immortelle aide aux malheurs, aurait-il été possible qu'il trépasse même selon son propre don? Car qui règne là au plus profond de la lumière? Quelle est cette chose qui brûle et qui peuple les pays d'exquis cadavres, celle-là même qui permet toute les folies et les rend possibles, ce qui est par delà la mort ? La religion. Foutaises ! , ne croyez-vous pas en l'Amour ? Lui aussi fait pleurer et commet les pires crimes, mais il est heureux d'une destruction spontanée, sublime, enivrée. Il dépasse toutes les idées, même celle du suicide de l'imagination. En a-t-il même besoin? Il est plus fort et plus complet que toute forme d’imagination et c’est le restreindre que de lui chercher des expressions et des formulations les plus inventives. Par définition, elles ne valent pas ce qu’elles tentent d’approcher, à moins de ne chercher dans la simplicité par exemple. Je t'aime... |