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Note de l'auteur : Ma deuxième fiction en cours... je voulais me consacrer seulement sur une fic et m'y mettre à fond mais j'ai pas pu résister >.< j'aime trop le thème de cette nouvelle fiction (même si je n'abandonne pas l'autre pour autant !) Bonne lecture ^^ La pénombre avait envahi la pièce. Seule la faible lueur du croissant de lune filtrant au travers des deux fenêtres lui permettait de distinguer le contour des objets qui l'entouraient. À en juger par l'énorme lit qui trônait au centre, il se trouvait dans une chambre. Une chambre immense. Et pourtant, au milieu de ce capharnaüm, c'était bien d'espace qu'il manquait. Les meubles avaient été renversés, des jouets jetés à terre et réduits en miettes, une télévision éventrée et une multitude de plumes parcheminaient le sol, résultat du meurtre sauvage de quelques coussins. La scène pouvait paraitre effroyable, mais il ne prit pas peur. Était-ce par habitude ? Peut-être. Ou simplement parce qu'il connaissait l'auteur du crime. Il s'avança lentement au centre de la pièce baignée par la douce clarté de la lune. - Nao ? Sa voix s'éteint dans le silence. Il avança encore. - Je sais que tu es là. Qu'est-ce qu'il y a ? Bang ! Il sursaute. Un jouet vient de s'écraser contre le mur avec une rage incontrôlée. Son coeur bat de plus en plus vite. Il sait que Nao est là, tout près et encore en colère. Il ne comprend pas. L'après-midi s'était pourtant bien déroulé. Ils avaient joué au foot dans le jardin, mangé des biscuits préparés par Mme Yamagata... Pourquoi Nao était-il furieux ? Il s'avance encore. - T'approche pas ! Il s'arrête. - Nao, murmure-t-il. - Va-t-en ! Je veux plus te voir ! Il ne comprend pas. - Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?? Dans l'obscurité, il voit une ombre bouger. Nao s'est recroquevillé dans un coin, les bras entourant ses genoux fléchis. - T'as rien fait, c'est justement pour ça que je t'en veux ! Il comprend de moins en moins. - J'ai pas fait quoi ? - Tu les as pas empêchés ! - Empêchés de quoi ?? - De vouloir m'emmener loin de toi ! Il écarquille les yeux. Il vient de comprendre. Nao sait, il sait qu'il va devoir partir et le laisser tout seul. Mais ce n'est pas de sa faute ! Nao a fait beaucoup de progrès dernièrement et ses parents veulent toujours l'emmener vers le meilleur docteur en espérant que ses problèmes se résolvent pour de bon. Il se précipite vers l'ombre assise en boule. - T'approche pas j'ai dit ! Il n'écoute pas la voix. Il court à présent et se jette dans les bras du garçon. Nao le repousse avec force. - Va-t-en ! Il tombe par terre et grimace de douleur, mais peu importe. Il recommence et tente une nouvelle fois de prendre Nao dans ses bras. Le poing du garçon vient s'écraser sur son visage. Ses lunettes se sont brisées sous le choc. Tant pis. Il sent un liquide couler le long de sa tempe. Du sang. Ça fait mal... mais Nao aussi a mal. - Pardon Nao. Il pleure. Nao pleure, lui aussi. Ils vont devoir se quitter, mais aucun d'eux n'est d'accord. - Je veux pas partir ! Il sert Nao dans ses bras. Cette fois, le garçon ne le repousse pas. - Je sais. Moi non plus je veux pas que tu partes... - Pourquoi ?! Le cri d'injustice résonne dans la chambre saccagée, attendant une réponse qui ne vient pas... Shoichi se réveilla en sursaut, trempé de sueur. Depuis combien de temps n'avait-il plus rêvé de son enfance ? Ces images, ces paroles, tout lui revenait avec une netteté troublante, comme si chaque détail restait à jamais gravé dans sa mémoire. Souvenirs... Si certains se les remémoraient avec nostalgie, le goût qu'ils laissaient à Shoichi était amer et douloureux. Il aurait préféré oublier, laisser cette période s'envoler avec le temps, chassée par le tic-tac régulier d'une montre. Mais depuis qu'ils s'étaient séparés, la trotteuse de leur horloge avait cessé de bouger, figée éternellement dans cet instant de larmes et de peine. L'adolescent chercha à tâtons ses lunettes posées sur sa table de nuit, les trouva et fixa la grosse monture noire sur son nez. Il devait être encore tôt. Son réveil n'avait même pas encore sonné. 6h38. Il soupira. Plus que vingt-deux minutes de tranquillité avant que l'orphelinat ne devienne une véritable basse-cour. Shoichi se leva sans bruit en prenant soin de ne pas réveiller son compagnon de chambre et se glissa doucement hors de la pièce. Il avait besoin d'air frais. Cela faisait quatorze ans que ses parents étaient morts dans un accident de voiture et trois ans que ses grands-parents, précédents tuteurs, s'étaient éteints à leur tour, laissant Shoichi seul face à lui-même. N'ayant plus de famille proche, il avait donc atterri dans ce petit orphelinat de Nagasaki, dont la bâtisse surplombait une colline au bord de la mer. Shoichi aimait l'air marin, la brise fraiche qui fouettait son visage et l'odeur du sel qui emplissait ses narines. Dans ses moments-là, il se souvenait des parties de pêches qu'il faisait avec son grand-père avant que la maladie ne l'emporte ou les pique-nique sur la plage préparés par sa grand-mère lorsqu'elle était encore en vie. Mais par-dessus tout, c'était les souvenirs de Nao qui restaient les plus présents dans sa mémoire, souvenirs baignés d'amertume. - Nao ! Regarde mon château ! Il est beau hein ? Le jeune garçon interpellé observa son tas de sable difforme et le compara à la sculpture d'orfèvre de son ami. Il fronça les sourcils et pinça ses lèvres, mécontent. - Hé ! Qu'est-ce que tu fais ?! Nao venait d'écraser le chef-d'oeuvre de Shoichi à coups de bottes rageuses. - Et si on faisait la course plutôt ? Shoichi soupira. C'était toujours pareil avec lui. - D'accord... mais tu sais, c'est pas parce que tu ne sais pas faire des châteaux de sable que tu dois détruire ceux des autres ! - C'est bon, on y va ! Et c'est moi qui vais gagner ! Le garçon s'élança vers la maison de ses parents sans attendre le signal de départ. - Nao tu triches ! Cria le gamin abandonné sur la plage en partant à sa suite. Shoichi secoua la tête, chassant par là ce vestige du passé. Inutile de se rappeler de ce gamin égocentrique. Le soleil se levait doucement derrière la grande bâtisse, inondant de sa lumière une nouvelle journée qui s'annonçait chargée. L'adolescent quitta presque à regret la vue splendide de cette mer calme et retourna au Manoir de l'orphelinat. Il était l'heure de préparer le petit déjeuner. oOo - Ohayô Shoichi-nii-chan ! (Bonjour grand-frère Shoichi) - Ohayô Kana, bien dormi ? - Voui, répondit la fillette en s'installant à table. C'est quoi l'menu aujourd'hui ? - Riz, soupe miso, poisson, nori et tsukemono. - Cool ! J'aime bien quand c'est toi qui prépare à manger. Avec Akira-nii-chan, on mange toujours des toasts. Shoichi sourit à la remarque de la gamine. Akira ne se donnait jamais la peine de faire plus que le strict minimum. Il avait le même âge que Shoichi à quelques semaines près, mais vivait au Manoir de l'orphelinat depuis plus de dix ans. Cet adolescent était son compagnon de chambre et se levait toujours en retard si bien qu'il n'avait jamais le temps de préparer le petit-déjeuner pour les plus jeunes. - Ohayô Shoichi. - Oh ! Ohayô Ayako-san (Madame Ayako), en voyant arriver la directrice de l'établissement entourée d'une dizaine de marmots. De stature robuste et potelée, Ayako-san allait sur ses 55 ans et menait la vie de l'orphelinat d'une main ferme mais maternelle. Elle considérait tous ses pensionnaires comme ses propres enfants et leur donnait tout l'amour dont ils avaient besoin pour s'épanouir pleinement. - Tu es bien matinal aujourd'hui. Mal dormi ? - Non, je me suis juste réveillé avant l'aube. Rapidement, la salle-à-manger commune s'emplit d'un brouhaha assourdissant. Certains racontaient leurs rêves à qui voulait l'entendre, d'autres se chamaillaient pour avoir l'un ou l'autre légume ou encore s'efforçaient de revoir leurs leçons en craignant un test inévitable. À travers cette cacophonie assourdissante, Shoichi aperçut Mai assise en bout de table qui tripotait son riz sans vouloir le manger. Il s'approcha de la demoiselle et s'accroupit pour se mettre à sa hauteur. - Qu'est-ce qu'il y a ? Tu ne manges pas ? - Pas faim. Mai était une fillette de huit ans aux longs cheveux ébène. Elle était arrivée quelques jours plutôt et semblait avoir des difficultés à s'adapter à la vie de l'orphelinat. - Moi je crois que si. Goûte au moins, je suis sûr que tu aimeras. - Pas envie, répondit-elle obstinément en repoussant son bol. - Je vais être triste si tu ne manges pas, j'ai préparé ça spécialement pour toi. - Menteur, souffla la fillette. - Je ne mens pas, j'ai préparé ce petit-déjeuner uniquement pour les enfants de l'orphelinat. Et tu en fais partie. Je l'ai donc préparé pour toi. Mai se mura obstinément dans son silence et fixa son bol des yeux. Puis, lentement, elle attrapa ses baguettes et avala une bouchée de riz. Shoichi lui sourit tendrement et l'embrassa sur le front avant de s'en aller réveiller Akira. S'il ne se levait pas tout de suite, son compagnon de chambre allait être en retard au lycée... oOo La cloche sonna, annonçant la fin des cours. Shoichi se leva lentement de son siège et rassembla ses affaires. Dans le fond de la classe, il entendait quelques camarades jubiler devant le nouveau jeu à la salle d'arcade du coin tandis qu'un petit groupe de filles projetait de faire un karaoké. Personne ne fit attention à lui lorsqu'il sortit de la classe, invisible, comme toujours. Depuis quand était-ce devenu une habitude ? Se couper ainsi des gens, se tenir à l'écart, comme s'il craignait quelque chose... Encore un vestige du temps où il était avec Nao, se dit-il amèrement. Le garçon turbulent était peut-être parti, son ombre ne quitterait jamais entièrement Shoichi... Le coup part tout seul, en plein dans la figure de Masato. Projeté à terre sous la force du coup, celui-ci se met à pleurer en appelant un professeur, en vain. La classe est finie depuis longtemps et la cour de récréation se vide lentement. Mais derrière le bâtiment principal, à côté des poubelles à l'écart de tout, l'endroit est désert. Personne n'y vient jamais. Nao enfonce son pied dans le ventre du garçon au visage mouillé de larmes. - T'approche pas de Sho-chan ! Pigé ?! Il est à moi ! Shoichi court vers eux, alerté par un de ses camarades. Hors d'haleine, il crie : - Nao arrête ! Mais le garçon aveuglé par la colère ne l'entend pas. Essoufflé, Shoichi parvient enfin à atteindre le petit groupe qui s'était formé autour des deux bagarreurs... ou plutôt de la victime et de son bourreau. - Nao ! Laisse-le tranquille. Le gamin, furieux, se retourne vers Shoichi. - Parce que tu prends sa défense ? - Il n'a rien fait de mal. - Il t'a invité à son anniversaire cet après-midi, articule le garçon en insistant sur la gravité du fait. - Et alors ? - Et alors ?! Répéta Nao en écarquillant les yeux remplis de colère. Tu m'avais promis qu'on passerait l'après-midi ensemble ! - Je sais ! C'est pour ça que je n'ai pas accepté l'invitation ! Tu n'avais pas à le frapper !! Nao se calme, Shoichi le sent. Son coeur peut enfin reprendre un rythme plus ou moins normal. Il n'aime pas quand Nao se fâche, surtout quand sa colère est dirigée vers quelqu'un d'autre que lui. Shoichi n'aime pas le voir faire du mal aux autres. - J'ai refusé, répète le garçon. Nao le regarde, hésitant. - C'est vrai ? - Évidemment, j'ai promis de jouer avec toi. Shoichi sourit, Nao ne tarde pas à en faire de même. Le garçon turbulent attrape la main de son ami et le tire vers la sortie de l'école en lui disant d'une voix excitée : - Maman a préparé des biscuits ce matin ! Tu viens ? Le jeune garçon soupire devant l'entrain soudain de son ami. Nao est une véritable girouette. Il change constamment d'humeur. - Tu devrais d'abord t'excuser... dit prudemment Shoichi. Nao arrête sa pression sur le bras de son camarade et le regarde, perplexe. - Pourquoi ? Shoichi le regarde bouche bée. Il lui demande « pourquoi » ?! Il chasse cette pensée. C'est normal, Nao pense toujours comme ça : lui avant les autres, ou plutôt lui et personne d'autre. - Tu as frappé Masato alors qu'il n'avait rien fait. - Il a fait quelque chose ! Il t'a invité ! - D'accord, mais ce n'est pas une raison suffisante pour le frapper. - Mais il savait que tu passais l'après-midi chez moi et il t'a quand même invité ! Shoichi jette un oeil vers Masato qui baisse soudain la tête, coupable. Il l'avait fait exprès en croyant que Shoichi accepterait son invitation et laisserait Nao tout seul. Mais il ne connaissait pas assez Shoichi. Les promesses, c'est sacré, c'est son grand-père qui le dit tout le temps. - C'est vrai que ce n'était pas gentil de sa part... murmure Shoichi. - Ah ! Tu vois ! S'exclame Nao triomphant. - Mais tu dois tout de même t'excuser. - Mais... ! - Tu ne devais pas le frapper, même s'il a été méchant. Nao se met à bouder. Shoichi sert sa main dans la sienne. - S'il te plait. Leurs yeux se croisent. - D'accord... soupire Nao. Puis, se tournant vers Masato toujours à terre, il articule clairement : - Dé-so-lé. Puis il ajoute à toute vitesse : - Mais n'invite plus jamais Sho-chan (le -chan est une marque affective), il est à moi ! Petit-à-petit, ce genre d'invitations se firent plus rares et finirent par disparaitre complètement. La plupart de ses camarades de classe en venaient même à l'éviter, à croire qu'il était marqué « pas touche, chasse gardée » sur son front... Ce qui était sans doute le cas. Plus tard, Shoichi apprit que tous ceux qui s'approchaient trop près de lui au goût de Nao subissaient le même sort que Masato, en pire car Shoichi n'était pas là pour arrêter la violence du gamin. Nao ne supportait pas qu'un autre que lui soit proche de Shoichi. Il considérait le garçon comme sa propriété privée. Dès que Shoichi l'eut compris, il se distança lui-même de ses camarades, par précaution. Inutile de provoquer plus que nécessaire les colères de Nao. Cette attitude lui était visiblement restée même si la menace avait disparu. oOo - Shoichi-nii ! À table ! Cria Kana en ouvrant à toute volée la porte de la chambre du jeune homme. - J'arrive, lui dit-il en souriant. - Dégage sale monstre ! Grogna Akira depuis son lit en lançant un coussin en direction de la fillette. Celle-ci l'évita sans peine et tira la langue à l'adolescent. - Si vous ne descendez pas tout de suite, y aura plus rien pour vous ! Shoichi rit devant le dynamisme de Kana. Elle était la benjamine de tout l'orphelinat, mais aussi la plus énergique, parsemant sa joie et sa bonne humeur partout où elle passait. Les repas du soir au Manoir étaient assez mouvementés. Tout le monde parlait en même temps et se servait comme il le voulait. C'était pire que lors des petits-déjeuners pourtant déjà bien bruyants. Heureusement, Ayako-san, la directrice savait tenir tout se petit monde à la baguette et trouvait toujours un moyen de calmer la troupe en criant de sa voix grave. - ASSEZ ! Nous ne sommes pas au marché. On ne crie pas, on ne râle pas et on mange tout ce qu'il y a dans son assiette sans discuter ! Ça marchait à chaque fois. La clameur bruyante faisait place à un calme bienfaisant... du moins temporairement. - Tu n'aimes pas le soba ? Demanda soudain Mai à Shoichi assis à côté d'elle. L'adolescent remarqua qu'il n'avait pas encore touché à son assiette, encore perdu dans ses pensées. - Si si, j'aime ça, la contredit-il. Et comme pour le prouver, il prit une bouchée de ces pâtes brunes typiquement japonaises. - En fait non, je n'aime pas. Je n'ai jamais aimé ça... murmura-t-il. Mai se mit à rire. - T'es bizarre. Shoichi ne fit pas attention à elle et se concentra sur ses pâtes, affichant une mine préoccupée. Il venait de se rappeler que c'était Nao qui adorait le Soba, lui, avait toujours détesté ça... oOo - Les enfants, je vous présente Sunao, Yamagata Sunao. Il vient d'être transféré dans notre école et fera désormais partie de votre classe. J'espère que vous lui ferez bon accueil, dit Asano-sensei d'une voix posée et féminine. Tous les élèves observent le nouveau venu. Plutôt grand pour son âge, le visage dur et fermé, il n'a pas l'air ravi d'être là. Son uniforme neuf lui va bien pourtant, le blanc de sa chemise accentue son teint naturellement halé. Ses yeux d'un noir profond fixent ses nouveaux camarades avec une lueur de défi. Ils semblent vouloir dire qu'il sait qu'il n'est pas le bienvenu, mais que celui qui osera le dire se fera massacrer à la récré. Pourtant, mis à part son air de méchant, il n'est pas moche. Ses cheveux noirs courts soigneusement coupés et ses affaires neuves montrent bien son niveau social : ses parents son riches. Si sa réputation ne l'avait pas précédé, il aurait sûrement eu du succès auprès des filles. Pas de chance pour lui, dans notre quartier, les rumeurs courent vite. - Bien Sunao, va t'asseoir à côté de Toshiya, au dernier rang. Le jeune garçon du nom de Toshiya se lève soudain. - Ah non sensei (professeur) ! Je ne veux pas être à côté de lui ! Sa remarque déstabilise le professeur et les yeux de Sunao s'assombrissent. Il connait désormais sa prochaine victime. Quel type stupide ! Il venait de signer son arrêt de mort. - Toshiya voyons, ce n'est pas comme ça que l'on accueille un nouveau camarade, le réprimande-t-elle. - Mais sensei, Ma maman m'a dit qu'il était méchant et qu'il ne faut pas s'approcher de lui sinon il va me frapper. Un sourire mauvais se dessine sur les lèvres dudit méchant. Le frapper, c'était en effet dans ses plans. Shoichi remarque l'air sadique du garçon et ne peut pas s'empêcher de frissonner. Malgré tout, il a de la peine pour le nouvel élève. Ce n'est vraiment pas gentil de dire ça. Le regard du garçon se dirige vers le professeur. Elle a l'air gêné, hésitant à le contredire et mentir ou à se taire et ainsi approuver les dires de son élève. - Bon, tente-t-elle de se reprendre, quelqu'un veut-il bien s'asseoir à côté de Sunao ? Demande-t-elle à l'assemblée. Un silence de mort lui répond. Elle est de plus en plus mal à l'aise. Ses joues sont devenues toutes rouges et ses mains chipotent nerveusement sa blouse. La pauvre. - Tant pis. Sunao, va t'asseoir à côté de Toshiya, et Toshiya tu arrêtes de rouspéter ! - Mais je ne veux pas ! Crie le gamin, bien décidé à obéir à sa Maman. Shoichi en a soudain marre de ce petit cinéma. Il se lève à son tour et prend la parole. - Moi je veux bien m'asseoir à côté de lui. Le professeur le regarde et Shoichi voit dans ses yeux un soulagement et une reconnaissance sans limite. Elle lui doit une fière chandelle pour l'avoir tiré de ce mauvais pas, mais Shoichi ne lui réclamera jamais rien. Il se sentait mal pour elle et surtout pour Sunao. - Merci Shoichi. Échange de place avec Toshiya. Le garçon acquiesce et commence à ranger ses affaires pour le déménagement. Il ne voit pas Sunao le regarder d'un drôle d'air, un mélange d'étonnement et de satisfaction profonde. Shoichi se réveilla une nouvelle fois en sueur. Encore ce genre de rêves ! Il regarda son réveil et parvint tant bien que mal à déchiffrer les gros chiffres rouges qu'il indiquait sans avoir recours à ses lunettes : 2h16. Il n'avait plus envie de dormir, il ne voulait pas qu'un de ses souvenirs revienne hanter ses rêves... Morphée ne fut pas d'accord avec lui. - Maman ! J'ai invité un copain ! Il s'appelle Shoichi ! La tête de Mme Yamagata sort soudain de la cuisine. - Okaerinasai (Formule habituelle qui signifie +/- Home sweet home ou bon retour, bienvenue chez toi) Sunao, dit-elle en embrassant son fils. Sunao s'échappe de l'étreinte maternelle et repousse sa mère sans ménagement. - Bonjour Shoichi, continue-t-elle sans se préoccuper davantage de l'attitude de son fils. Sa voix est douce, chaude, elle sourit tendrement. C'est donc ça, une maman ? La grand-mère du garçon a la voix rauque et lorsqu'elle sourit, on dirait un vieux bout de papier tout froissé. Shoichi s'incline poliment, accroche mon manteau trempé de pluie au porte-manteau à l'entrée et enlève ses chaussures avant d'avancer davantage. Sunao, quant à lui, est déjà dans le couloir et n'a pas pris la peine de se déchausser. Il salit le parquet avec ses chaussures pleines de boue mais cela ne semble pas le déranger. - J'ai fait du gâteau. Vous avez faim ? Shoichi hoche la tête poliment tandis que Sunao pousse des exclamations de bonheur en criant à tue-tête. Mme Yamagata ne travaille pas. Son mari, un ingénieur, rapporte suffisamment d'argent pour sustenter la petite famille et Sunao est un enfant qu'il faut constamment avoir à l'oeil. Les deux jeunes garçons jouent à l'étage quand la mère de ce dernier pousse la porte de la chambre timidement. - Sunao, c'est l'heure de ta séance chez le docteur. Il vient d'arriver. - J'ai pas envie ! répond le gamin. Je joue avec Shoichi. La porte de la chambre s'ouvre davantage et Mme Yamagata entre dans la pièce. - Tu joueras encore avec lui demain. Maintenant il faut que tu ailles voir le docteur. - Non ! S'énerve Sunao. Shoichi observe la scène avec un sentiment de malaise. Sunao n'en fait qu'à sa tête avec sa mère aussi, mais cette dernière ne se démonte pas. Elle doit avoir l'habitude. - Sunao, le gronde-t-elle doucement, tu ne devrais pas faire attendre le docteur. - Je veux pas ! Crie son fils en s'accrochant à Shoichi telle une bouée de sauvetage. - Sunao, s'il-te-plait, poursuit sa mère en lui attrapant le bras. Ce qui se passe alors marque profondément Shoichi : le jeune Sunao se dégage de la poigne de sa mère et la repousse violemment à tel point que l'adulte tombe par terre. - JE T'AI DIT QUE JE VOULAIS PAS ! Shoichi, abasourdi devant l'attitude violente de Sunao, ne sait pas quoi faire. D'une part, il a une irrépressible envie de sortir de la chambre en courant et de rentrer chez lui. Mais sa fuite rendrait sans doute Sunao furieux et il ne veut pas laisser Mme Yamagata seule. Shoichi prend donc son courage à deux mains et tire la manche du gamin turbulent. - 'Nao, je jouerai demain avec toi, tu devrais aller voir le docteur. Le garçon se retourne brusquement et jette un regard noir à Shoichi. Celui-ci recule de quelques centimètres, un peu effrayé mais continue de lui faire face bravement. Il croise le regard de Sunao et son ami se calme un peu. - Promis ? Demande-t-il à moitié convaincu par les dires de Shoichi. - Promis, confirme-t-il en tendant son petit doigt pour faire Yubikiri, le geste habituel de toute promesse. oOo - Sho-i-chi ! Cria une voix à l'oreille du jeune homme. Celui-ci se réveilla en sursaut, ouvrit les yeux et observa Akira posté au-dessus de lui, son visage à quelques centimètres du sien. Un peu trop près au goût du jeune homme. - Tu fais la grasse mat' ? Demanda son voisin de chambre d'un air moqueur. Shoichi le repoussa et se redressa sur son lit. - Quelle heure il est ? Demanda-t-il en cherchant ses lunettes. - Presque 8h, t'es à la bourre, mec. - Merde ! Akira regarda le jeune homme se lever avec précipitation et s'habiller en quatrième de vitesse. C'était rare, pour ne pas dire exceptionnel, que son compagnon de chambre ait une panne de réveil. Depuis l'arrivée de Shoichi au Manoir, l'orphelinat avait changé. Le jeune homme avait rapidement pris la place de grand-frère responsable, même pour Akira qui avait pourtant le même âge que lui. Si l'intrusion de Shoichi avait d'abord déplut à l'adolescent car il devrait désormais partager sa chambre, ce sentiment de mécontentement s'était bien vite transformé en une amitié solide et sincère. - T'auras pas le temps de petit-déjeuner, remarqua Akira. - Merde, jura encore Shoichi. Akira sourit. C'était inhabituel aussi que son ami dise des gros mots. Visiblement, sa panne de réveil l'avait plutôt secoué. - Tiens ! Dit le jeune homme en lançant deux sachets plastiques à l'intention de Shoichi. Celui-ci les attrapa maladroitement au vol. Il observa le contenu des sachets : des pains melons. - Je les ai piqués à la cuisine. Tu mangeras en chemin. - Merci... oOo - Eh bien monsieur Akizuki, je vois que vous avez encore fait des merveilles, c'est un sans faute pour vous, encore une fois devrais-je dire ? Félicitations, s'exclama le professeur de mathématiques de Shoichi en lui rendant son test. Le jeune homme récupéra sa feuille en silence. Il avait toujours de bonnes notes à ce cours... Comme à tous les autres cours, EPS mis à part. Son esprit vif et intelligent compensait sans doute ses défaillances physiques plus que déplorables à la grande joie de son professeur de sport qui n'hésitait pas à se moquer de lui et trouvait toujours de nouvelles corvées à lui infliger. Grand et mince, il ressemblait davantage à une asperge sur patte qu'à un être humain. Shoichi avait toujours été légèrement plus grand que la moyenne, même en primaire. Mais durant son adolescence, il avait poussé comme une mauvaise herbe et avait fini par se stationner aux alentours d'1m80, soit plus de 10 centimètres au-dessus de la moyenne japonaise. Mais loin de profiter de ce léger avantage, sa taille était pour lui un véritable calvaire. Il ne savait que faire de ses jambes trop longues et de ses bras immenses. Sa silhouette frêle manquait de muscles et de rondeurs et ses formes étaient anguleuses. Shoichi était maigre, voire même chétif et cet aspect était davantage accentué par ses centimètres en trop. Ses grands-parents maternels lui avaient toujours dit que sa taille était un héritage de son feu-père européen. "Un très bel homme celui-là. Si j'avais eu quelques dizaines d'années de moins, j'en serais tombée amoureuse ", confia-t-elle au jeune garçon alors que son mari grommelait dans sa barbe en entendant pareilles sottises. "Tu as aussi les mêmes yeux que lui..." Shoichi était métisse. S'il avait décidé de porter le nom de famille de ses grands-parents pour se fondre dans la masse et éviter d'attirer l'attention sur lui, son reflet dans le miroir lui rappelait sans cesse sa différence. Sa tignasse noir ébène pas assez raide, son nez trop droit, ses yeux peu bridés et surtout ses prunelles vert émeraude... Tous ces détails prouvaient son métissage et le différenciaient des autres. - Shoichi ! Le jeune homme en question s'arrêta avant de franchir la grille du lycée, se retourna lentement et vit Akira courir vers lui depuis le bâtiment. La sonnerie de la fin des cours avait retenti quelques minutes plus tôt et l'adolescent s'apprêtait à sortir de l'établissement. - Tu rentres avec moi ? Demanda Akira à son aîné de quelques semaines à peine. Shoichi secoua la tête. - Il faut que je passe à la Maison avant. Si l'orphelinat était appelé communément le Manoir, la Maison était la demeure des grands-parents décédés du jeune homme. Après leur enterrement, Shoichi n'avait pas eu le coeur à la vendre et l'entretenait de temps en temps pour éviter qu'elle tombe en ruine. - T'y vas encore ? Shoichi haussa les épaules. - Je vais juste vérifier le courrier, arroser quelques plantes et tondre la pelouse quand il faut pour éviter que ça devienne une jungle. Akira soupira. - Tant pis, je rentrerai sans toi. À ce soir ! Cria-t-il en bifurquant dans une ruelle, tandis que Shoichi poursuivait tout droit. - À tout-à-l'heure. La maison des grands-parents de Shoichi était une vieille bâtisse typiquement japonaise. Petite, elle ne comportait que quatre pièces : une salle commune, incluant salon, salle-à-manger et cuisine, deux chambres et une petite salle de bain. L'air sentait le renfermé et le vieux, mais il était empreint de souvenirs. À chaque fois que l'adolescent passait la porte d'entrée, une bouffée de nostalgie l'envahissait. Shoichi posa son sac à l'entrée et fit coulisser la porte-fenêtre du salon pour aérer. L'air était chaud et sec, ce qui était plutôt rare au mois de juillet sur la côte maritime nippone qui avait plutôt tendance à offrir un climat plus humide. Après avoir vérifié l'état général de la maison et du jardin, Shoichi décida de relever le courrier. La plupart du temps il n'y avait rien, parfois quelques publicités ou petites annonces, mais il était rare de trouver une lettre. La dernière en date remontait à plus d'un an et venait d'un vieil ami de la famille qui n'avait pas été prévenu du décès des grands-parents de Shoichi. C'est avec surprise qu'il découvrit ce jour-là une enveloppe blanche qui lui était destinée. Il ne reconnaissait pas l'écriture, fine et bien calligraphiée, et le cachet de la poste indiquait que la lettre était partie de Yokohama... hors il ne connaissait personne habitant dans cette ville, ni même dans la région de Kantô. Shoichi rentra dans la Maison et déposa les quelques dépliants publicitaires sur la table du salon puis, sans quitter la fameuse enveloppe des yeux, s'installa dans un canapé. Après quelques minutes d'intense concentration, il se décida enfin à retourner le bout de papier pour y découvrir le destinateur. Le nom inscrit au dos de l'enveloppe fit frissonner l'adolescent. Après une profonde inspiration, il ouvrit son courrier. Le coeur battant, il déplia la lettre manuscrite que contenait l'enveloppe et se mit à lire... |