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Une orange de Noël
Par Myschka
Noël '07  -  Romance/Angoisse  -  fr
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    Chapitre 1     3 Reviews    
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Claimer : Les personnages et le scénario sont à moi.

 

Note : Bonjour à tous. Voici ma participation au concours de Noël de Manyfics. A la base il s'agissait encore une fois d'un défi que j'avais lancé à un ami, mais vue l'orientation du thème, l'occasion était trop belle pour la laisser passer.

Je dois toutefois attirer votre attention sur le fait que ce one-shot, bien qu'il puisse tout à fait se lire comme une originale, met en scène les personnages que j'ai créés pour deux autres fics inspirées de l'univers du Monde des Ténèbres et plus particulièrement le jeu de rôles Vampires : la Mascarade. La première s'intitule « Un pas de plus » et est à l'origine de la seconde, « Paris brûle-t-il ? », en réalité un crossover Vampire/HP écrit au départ pour le fanzine du Troisième Oeil. Il n'est absolument pas nécessaire de les lire pour comprendre l'histoire qui va suivre, étant donné que j'ai tenté de supprimer toutes les références à Vampires.

Toutefois, afin de faciliter la lecture, voici quelques indications : Reka et Arthur sont des vampires qui font partie d'un groupe de rock dont les autres membres sont humains et ignorent leur véritable condition, quant à Gabriel, c'est la goule de Reka, c'est à dire qu'elle le nourrit de son sang de temps en temps (lui accordant sa protection ainsi que quelques pouvoirs surnaturels mineurs comme le fait de cesser de vieillir), en échange de sa totale loyauté. Vous n'avez normalement pas besoin d'en savoir plus pour suivre le récit, néanmoins, si vous avez des problèmes de compréhension ou si vous avez des questions, n'hésitez pas à me demander des précisions.

Bonne lecture et joyeux Noël à tous.


Thème : Une orange de Noël.

Phrase de fin : « Dehors, la neige continuait de tomber silencieusement, recouvrant le monde de son manteau d’indifférence. »


Cette histoire est entièrement dédiée à ma petite soeur Lola.

 


Une orange de Noël


Gabriel n’avait jamais aimé les fêtes de fin d’année. Du plus loin que pouvaient remonter ses souvenirs, cette période avait toujours été, dans son esprit, associée à des événements douloureux. Au mieux, à une impression générale d’ennui insondable, teinté d’une mélancolie tenace.

Sa mère – paix à son âme – était une femme immensément triste. Gabriel n’avait jamais réellement su déterminer si cette tristesse découlait du décès précoce d’un époux bien plus âgé qu’elle, ou si cela n’avait fait qu’accentuer certaines dispositions liées à sa nature profonde. Sans doute la vérité se trouvait-elle quelque part entre les deux, de toute façon le jeune homme ne l’avait jamais connue autrement – son père était mort bien avant qu’il ait pu garder d’autres souvenirs de lui que quelques photos jaunies par le temps.

Et il était mort entre Noël et le nouvel an, ce qui expliquait pourquoi, chaque année à cette même époque, sa mère se renfermait encore un peu plus sur elle-même, le laissant la plupart du temps seul dans sa chambre, ou aux mains de grands-parents bien trop vieux et fatigués pour s’occuper convenablement du petit garçon qu’il était alors. Lorsque ces derniers étaient morts, puis que sa mère les avait suivis quelques années plus tard alors qu’il avait déjà quitté la maison, Gabriel n’avait pas trouvé d’intérêt à continuer de fêter Noël. Après tout, la tradition voulait que ce soit une fête de famille, et il n’avait plus personne ici-bas qui pouvait correspondre à cette définition.

Cela ne le rendait pas vraiment malheureux : il n’avait jamais été très attaché aux traditions, pas plus qu’il n’avait été réellement proche de sa famille du temps où il en avait encore une. Leur présence ne lui manquait pas, cependant dès que les rues et les vitrines des magasins commençaient à se parer de décorations et de guirlandes électriques, le jeune homme se sentait comme déconnecté de la réalité, et ne parvenait pas à ressentir l’effervescence qui semblait atteindre le reste du monde.

Pour lui, c’était simplement beaucoup de bruit inutile et d’argent dépensé pour pas grand-chose – sans parler du fait que malgré tout, et bien qu’il se refuse à le reconnaître, il ne pouvait s’empêcher de se sentir envieux de tout ce bonheur autour de lui, même si c’était un bonheur factice. Et surtout, cela lui faisait prendre conscience de sa propre solitude, qui si elle était très facilement supportable le reste du temps, devenait temporairement beaucoup plus pesante.

S’il avait été parfaitement honnête envers lui-même, il aurait admis que rester seul dans son appartement le soir de Noël, pendant que ses amis dînaient en compagnie de leurs parents, le rendait bien plus amer qu’il ne voulait bien le montrer. Pour autant, il n’avait jamais accepté les diverses invitations dont on le bombardait régulièrement depuis des années – question de principe, et puis il aurait eu l’impression de demander la charité.

Gabriel soupira, et le souffle qui s’échappait d’entre ses lèvres forma une buée blanchâtre dans l’air immobile. Cette année ne ferait sans doute pas exception à la règle : la plupart des membres de Miss Entropie étaient rentrés dans leurs famille à l’occasion des fêtes, quant à Reka et Arthur…Il ricana ; est-ce que les vampires fêtaient Noël ? Oui…sans doute que oui, à leur façon – ceci est ton sang, mon frère, laisse-moi communier avec toi dans la joie et l’hémoglobine. Il secoua la tête : il devenait décidément trop cynique pour son propre bien.

De toute façon, même si Reka était encore à l’appartement quand il rentrerait, il y avait peu de chances qu’elle y reste plus de quelques minutes après son arrivée. Elle le nourrirait peut-être, ou bien ce serait lui, si elle avait fait un nouveau cauchemar. Et ça s’arrêterait là – elle partirait ensuite en claquant la porte, et irait vaquer à il ne savait quelles occupations qui la laisseraient dehors toute la nuit. Elle rentrerait juste avant le lever du soleil, peut-être blessée ou de mauvaise humeur, et irait s’enfermer dans la chambre sans même regarder s’il la suivrait. C’était inutile – il la suivait toujours. Quoi qu’il en soit, il passerait la soirée seul une fois de plus. La seule différence avec les années précédente étant que cette fois-ci, il attendrait Reka, ce qui rendrait sûrement la solitude plus pesante encore.

Il était encore tôt, la nuit n’était tombée que depuis une petite heure ; peut-être que s’il se dépêchait, il aurait encore le temps de la croiser avant son départ, alors Gabriel pressa le pas, frissonnant violemment lorsqu’une brise coupante comme du verre s’éleva et s’engouffra sous ses vêtements trop légers pour la saison. Enfonçant son menton dans son écharpe, il resserra les pans de son manteau sur son torse un peu trop mince, et accéléra encore.

Il n’était plus très loin, à présent – la neige avait commencé à tomber lentement, s’élevant parfois en faibles tourbillons que le vent faisait voler mollement sur les trottoirs déjà luisants d’humidité. Gabriel grimaça : ça ne tiendrait sans doute que le temps de se transformer en boue immonde, comme à chaque fois qu’il neigeait à Paris – autant pour les espoirs de Noël blanc de Sophie, songea-t-il ironiquement. La petite batteuse de Miss Entropie était restée une enfant à bien des égards, c’était à la fois son plus grand charme et sa plus grande faiblesse – et les choses auraient été tellement plus simples si ça avait été d’elle dont il était tombé amoureux.

Mais Gabriel n’avait jamais su faire simple, alors il se contenterait de rentrer à l’appartement, d’échanger deux mots avec Reka dans l’entrée ou depuis la cuisine pendant qu’il rangerait les courses, puis quand elle serait partie, il irait s’affaler dans le canapé et se bourrerait la gueule au champagne en zappant sur les clips débiles à la télévision. Ca allait être une super soirée – il avait même prévu des oranges, pour le côté traditionnel – et un jour, il allait probablement mourir en se mordant la langue, empoisonné par son propre venin.

L’appartement était éclairé lorsqu’il ouvrit la porte ; Reka devait être encore dans la salle de bain, mais il n’entendait pas l’eau couler – elle était sûrement sur le point de partir.

« Chérie, je suis rentré », marmonna-t-il indistinctement en jetant son manteau sur la patère du vestibule.

Définitivement, un jour il s’étoufferait avec sa connerie.

Ou peut-être que Reka lui ferait avoir une attaque cardiaque avant, parce que, bordel, qu’est-ce que c’était que ce bruit de dégringolade dans la cuisine ? On aurait dit que toute la vaisselle venait de s’effondrer, et Gabriel se précipita dans la pièce, terriblement inquiet. Parce que Reka ne mettait jamais les pieds là-bas – et pour cause, il n’y avait que lui qui mangeait ici – et que par conséquent, si elle y était et que de la vaisselle était brisée, c’est qu’il y avait un gros problème. Du genre qu’il ne pourrait sûrement pas régler tout seul – surtout si Reka n’y parvenait pas elle-même – mais ça ne l’empêcha pas de se ruer dans la cuisine, le cœur battant à toute allure.

« Ah, merde. T’es là. »

Arthur le regardait d’un air désolé, tout en ramassant à la hâte les débris du responsable du vacarme qu’il avait entendu en arrivant : un plat en pyrex qui venait de s’écraser par terre, et qui à l’origine contenait manifestement des pommes de terre au four.

« Bien sûr que je suis là », grogna Gabriel en essayant de se remettre de sa frayeur, « j’habite ici, je te signale. Qu’est-ce que tu fous ici ? »

« C’est Sophie qui a eu l’idée. »

Reka venait de pénétrer dans la pièce, son éternelle cigarette aux lèvres, et s’adossait nonchalamment au chambranle de la porte – elle n’avait pas l’air particulièrement ravie d’être ici, nota Gabriel. Et c’était un euphémisme.

« Elle a pensé que ce serait sympa de fêter Noël tous ensemble », poursuivit-elle, l’irone nettement perceptible dans sa voix. « Manifestement, ton passé tragique de pauvre orphelin solitaire l’a suffisamment émue pour qu’elle ait envie de t’organiser une super fête. Tu n’oublieras pas de la remercier, j’espère. »

« Tu déconnes ? » balbutia le jeune homme – ils avaient tous pris de la drogue, ou quoi ?

« Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ? » renifla Reka, manifestement agacée. « Elle m’a tellement soûlée avec cette histoire que j’ai finalement accepté de faire ça ici. Tu comprends, l’appart’ est plus grand », acheva-t-elle en singeant l’intonation enfantine de Sophie avec une grimace dégoûtée.

« T’en fais pas, elle fait la gueule par principe », le rassura Arthur, en jetant dans la poubelle les restes désormais inutilisables du plat de pommes de terre. « De toute façon, cette sale bridée ne peut pas comprendre l’esprit de Noël, question de culture. »

« Parce que toi, tu peux, sans doute, espèce de junkie pitoyable ? » répliqua la jeune femme avec un rictus sardonique, mais Gabriel pouvait apercevoir la lueur de malice qui brillait dans ses yeux. « Je te rappelle que mon père est catholique, et que par conséquent, je sais ce que c’est de fêter Noël en famille. Gros naze. »

Arthur éclata de rire et acheva de nettoyer les dégâts.

Gabriel n’était pas vraiment certain d’être rassuré, cela dit ; à vrai dire, il se demandait encore s’il était en train d’halluciner, ou si les deux vampires devant lui avaient fait une overdose de sang de camé. Il secoua la tête, comme pour essayer de se réveiller, puis décida de s’asseoir sur la première chaise qu’il avait sous les yeux.

« Et vous ? » demanda-t-il, préférant se concentrer sur des détails pratiques. « Vous allez faire comment ? Parce que le Bloody Mary, c’est festif d’accord, mais pas vraiment dans l’ambiance esprit de Noël. »

« Le champagne nous donne mal à la tête, on va rester au vin rouge », récita laconiquement Reka avec une mimique désabusée, tandis qu’Arthur extirpait du frigo une bouteille de verre teinté, étiquetée d’un millésime inconnu.

« Sang modifié – c’est dégueulasse », grimaça-t-il. « Mais ça fait illusion, même si on va passer pour des sauvages en la laissant au frais. »

Gabriel se renfonça dans sa chaise et s’alluma une cigarette dans l’espoir que l’afflux de nicotine dans son sang l’aiderait à s’éclaircir les idées. Cette conversation était surréaliste…discuter des meilleurs moyens pour deux vampires de ne pas se faire remarquer au milieu d’un réveillon de Noël rempli d’humains – et d’une goule. C’était n’importe quoi. Il n’était même pas sûr que cette mascarade lui fasse seulement un peu plaisir.

Reka n’avait accepté que dans l’espoir qu’on lui fiche la paix – il ne savait même pas si elle allait rester. Et les autres…ils avaient sans doute fait ça par pitié, comme la jeune femme l’avait laissé sous-entendre. Ca n’avait rien de flatteur – ni pour eux, ni pour lui, et Gabriel se demanda si tout ceci valait vraiment la peine que ses amis se donnaient.

Il fut coupé dans ses réflexions par l’entrée fracassante de Sophie. La batteuse de Miss Entropie avait les cheveux légèrement ébouriffés et ses joues couvertes de taches de rousseur étaient rosies par le froid ; Gabriel pouvait sentir l’odeur du vent d’hiver qu’elle transportait avec elle, comme si elle avait amené un peu du monde extérieur dans la petite cuisine.

« Ah, tu es déjà là ! » s’exclama-t-elle en déposant des sacs de supermarché sur la table. « Je pensais que tu rentrerais plus tard, tant pis pour la surprise. Et – oh ! Tu as rapporté des oranges ! Cool, j’ai de la cannelle, justement, ça fera le dessert. »

Gabriel soupira, hésitant encore entre la stupéfaction la plus totale et la résignation désabusée. Finalement, il semblait bien qu’il allait fêter Noël, cette année.


(…)


La neige ne s’était pas arrêtée de tomber, et contrairement à ses prévisions pessimistes, il apparaissait clairement qu’elle allait tenir, au moins pour cette nuit. Gabriel décolla son front de la vitre lorsque Arthur posa une main ferme mais amicale sur son épaule pour l’inciter à se retourner. Le jeune vampire lui adressa un rictus, quelque part entre la grimace contrite et le sourire compatissant. Gabriel força ses lèvres à esquisser en retour un sourire qui se voulait rassurant, mais il ne devait pas être assez convaincant – encore aurait-il fallu qu’il soit lui-même convaincu – car Arthur plissa les yeux, interrogateur.

« C’était pas une bonne idée, hein ? » murmura-t-il.

« Je sais pas », admit Gabriel honnêtement. « Disons que je n’ai pas l’habitude, j’ai un peu l’impression qu’on est tous en train de jouer la comédie. Surtout Reka », ajouta-t-il en désignant la jeune femme du menton, « on dirait vraiment qu’elle se fait chier, mais qu’il n’y a que toi et moi pour nous en rendre compte. Enfin, ça fait plaisir à Sophie et aux autres… »

Il se sentait un peu coupable de ne pas réussir à s’amuser alors que c’était pour lui que la fête avait été organisée. Même Agathe, la claviériste taciturne et misanthrope du groupe, semblait plus à l’aise que lui. Le pire était probablement qu’il ne parvenait pas à se sentir reconnaissant – en fait, il en voulait à Sophie d’avoir eu cette idée ridicule, et il en voulait aux autres d’avoir cédé à son caprice, sous couvert d’amitié pour elle et pour lui. Peut-être parce que malgré tous leurs efforts, ce réveillon improvisé ressemblait plus à une soirée de beuverie entre amis qu’à l’idée, toujours plus fantasmée au fil des années, qu’il s’était faite d’un Noël en famille. Arthur haussa les épaules d’un air indifférent, et avala une gorgée de son fameux « vin rouge » en réprimant un grognement dégoûté.

« Si ça te fait pas plaisir à toi, je vois pas vraiment l’intérêt, mais effectivement, les autres sont contents », affirma-t-il. « Alors ça ne sert à rien de faire la gueule et de gâcher la soirée. Et puis, tu te trompes », poursuivit-il avec un sourire légèrement moqueur, « il n’y a que toi qui joues la comédie. Reka ne se fait chier que parce qu’elle a vu que tu ne t’amusais pas – je pense qu’elle savait dès le départ que c’était une mauvaise idée et qu’elle ne voulait pas t’imposer ça. »

Il s’alluma un joint, tira un peu dessus et le fit passer à Gabriel. Puis il ajouta, devant la mine sceptique qu’affichait le jeune homme :

« Tu sais, t’as beau penser que c’est qu’une salope indifférente, en vérité, c’est une chic fille – vraiment. Elle m’a sauvé la vie ; et à toi aussi, ne l’oublie pas. Si elle en avait rien eu à foutre, elle nous aurait simplement laissés crever. Tu devrais éprouver un peu plus de reconnaissance que ça. »

Et voilà. Voilà quelle était la raison pour laquelle Arthur ne serait jamais véritablement son ami, malgré toute la sympathie qu’il éprouvait pour lui : cette tendance détestable qu’il avait de toujours tout ramener à la dette qu’ils avaient tous les deux contractée envers Reka. Gabriel aurait voulu lui répliquer qu’aucun d’entre eux n’avait réellement eu son mot à dire dans l’histoire, et que s’ils devaient la vie à Reka, ils lui devaient aussi l’état dans lequel ils se trouvaient, et qu’aucun d’eux n’avait souhaité. Simplement parce qu’ils étaient proches d’elle – Arthur parce qu’il était son guitariste, Gabriel…parce qu’il était un pauvre con amoureux d’une chimère, probablement. Il aurait voulu rajouter que tous les putain de jours de sa putain de vie, il était reconnaissant envers Reka, et pas simplement pour le fait d’être encore de ce monde.

Mais il ne dit rien. Ca ne servait à rien, Arthur ne comprendrait pas – il était heureux de sa condition, même s’il ne l’avait pas désirée. En cela, il ne pourrait jamais vraiment le connaître, pas plus au fond qu’il ne connaissait Reka. Alors Gabriel se contenta de sourire d’un air désabusé et de rendre le joint à Arthur, avant de retourner s’affaler sur le sofa en compagnie des autres membres de Miss Entropie, qui hurlaient de rire devant une stupidité à la télé. Le buveur de sang et lui étaient au moins d’accord sur un point : il était inutile de gâcher la soirée de leurs amis. Après tout, et malgré tout ce qu’il pouvait ressentir, ils s’étaient tous donné du mal pour lui offrir ce réveillon, et certains, comme Damien, le bassiste, avaient même dû rester à Paris alors que leur famille se trouvait à plusieurs milliers de kilomètres et qu’ils ne les verraient sans doute plus avant un bon moment.

Il attrapa la main de Reka, et la porta à ses lèvres pour déposer un baiser sur son poignet. Il sentit la jeune femme frissonner presque imperceptiblement et réprima violemment sa brusque envie de déchirer la peau fine et pâle pour s’abreuver du sang qui coulait dessous. Il étouffa un ricanement en imaginant la tête que feraient les autres s’il mettait son idée à exécution – Reka le tuerait probablement, puis effacerait sûrement leur mémoire. Un des nombreux trucs terrifiants qu’elle savait faire, bien qu’elle n’ait jamais réussi avec lui. Peut-être qu’au fond, elle n’en avait pas vraiment envie.

Gabriel se redressa brutalement, pris d’une envie subite, et lança à la cantonade :

« Ca vous dirait qu’on aille prendre le dessert à la Fondation ? Je suis sûr que le vieux serait content qu’on ramène des oranges confites à ses malades. »

Le vieux, c’était le Père Massimo, un ancien missionnaire italien qui dirigeait désormais une association caritative, et chez qui il s’était retrouvé la première fois qu’il avait eu à faire à des vampires. C’était un buveur de sang, lui aussi, mais Gabriel n’avait jamais pu se faire à cette idée – il y avait tant de bonté chez cet homme qu’il lui était tout simplement impossible de concevoir que le prêtre soit de la même nature que Reka ou Arthur. Et si ça n’avait été que la première des nombreuses occasions où Reka lui avait sauvé la vie, cette fois-là, c’était Massimo qui l’avait soigné. Gabriel avait toujours bien aimé le vieil homme, et il lui semblait qu’il était une des rares personnes qui puisse le comprendre – lui non plus n’avait pas choisi ce qui lui était arrivé. Et puis, il était italien, comme son père. En fait, il avait l’âge qu’aurait eu ce dernier s’il avait été encore en vie.

Sa proposition déclencha un enthousiasme bruyant et généralisé – Gabriel suspecta un éthylisme avancé chez ses compagnons, plutôt qu’une véritable envie d’effectuer leur bonne action de l’année, mais ça n’avait pas d’importance. L’essentiel était qu’ils s’amusent, et il avait vraiment l’impression d’étouffer dans cet appartement ; un peu d’air frais lui ferait le plus grand bien, et il éprouvait soudain le besoin pressant de sentir la gifle froide de l’air hivernal sur son visage. Il réprima un gloussement moqueur en voyant l’expression atterrée d’Arthur, puis se leva pour rejoindre les autres, qui se bousculaient déjà dans le vestibule. Une main l’agrippa et lui enserra douloureusement le bras.

« Qu’est-ce que tu crois être en train de faire ? » siffla dangereusement Reka, les traits de son visage crispés en une expression tendue. « C’est quoi, cette idée à la con, Gabriel ? Tu vois pas qu’ils sont tous complètement faits ? »

Le jeune homme se dégagea doucement, ignorant la brève lueur de culpabilité qui traversa les prunelles de Reka quand elle se rendit compte des marques qu’elle avait imprimées dans sa chair – ça n’avait pas d’importance, vraiment.

« Calme-toi », chuchota-t-il, adressant un regard anxieux à Arthur qui comprit la supplique silencieuse et guida les autres sur le palier. « J’avais juste envie de prendre un peu l’air. Et puis », ajouta-t-il « j’ai bien remarqué que tu n’avais pas l’air heureuse d’être ici. Si tu as des choses à faire ce soir, tu vas pouvoir t’éclipser plus facilement. Tout le monde pensera que tu es partie discuter avec Massimo pendant qu’ils seront en train de distribuer leurs foutues oranges. »

La jeune femme ne répondit rien, et se contenta de le considérer en silence, comme si elle se demandait ce qui pouvait bien lui passer par la tête. Puis elle haussa les épaules et hocha la tête.

« Si ça t’amuse », renifla-t-elle, dubitative, puis elle attrapa son manteau accroché à la patère de l’entrée.

« Bien », murmura Gabriel d’une voix incertaine. « Attends tout de même d’être arrivée à la Fondation avant de t’enfuir, d’accord ? »


(…)


Finalement, ça avait été facile. Il s’étaient tous entassés dans le mini-van cabossé d’Arthur, et les autres avaient continué d’écluser les bouteilles de champagne comme s’il s’était agi de cannettes de bière. Le temps d’arriver à la Fondation, leur taux d’alcoolémie avait encore augmenté, si toutefois c’était possible. Ils s’étaient tous égaillés aux quatre coins du vieux bâtiment, armés de paniers en osiers, tels des Chaperons Rouges sous acide, provoquant un léger affolement chez les bénévoles qui travaillaient encore cette nuit-là. Puis le Père Massimo était arrivé et avait rétabli un semblant de calme pendant que les membres de Miss Entropie se faufilaient joyeusement dans les chambres des différents pensionnaires plus que ravis de cette surprise inespérée.

Et finalement, tout s’était déroulé ainsi que Gabriel l’avait imaginé – les jeunes musiciens s’amusaient comme des fous, et n’avaient même pas remarqué la disparition de Reka. A vrai dire, la chanteuse n’avait même pas attendu l’arrivée de Massimo pour s’enfoncer dans les ombres du jardin de la Fondation. S’il ne l’avait pas vue faire demi-tour, Gabriel aurait même pu croire qu’elle n’avait jamais été là – il n’y avait déjà plus la moindre trace de pas sur la neige, hormis les siennes, et celles de Sophie, qui dansait à présent, yeux fermés et bras largement écartés au milieu des flocons tourbillonnants.

Ca faisait mal – le fait de s’y attendre ne rendait pas les choses moins douloureuses, mais Gabriel n’était pas surpris. Il l’aurait été si Reka était restée, pourtant il n’était pas sûr que ça l’aurait rendu plus heureux. Il n’avait pas envie qu’elle se force pour lui faire plaisir, et d’ailleurs il n’était pas stupide : il savait parfaitement que la jeune femme avait des responsabilités, et même s’il ne savait pas exactement en quoi elles consistaient, il en avait toutefois une idée assez précise pour ne pas avoir envie de se renseigner. De toute façon, elle le lui avait assez souvent répété, moins il en savait, mieux ça valait pour lui.

« Elle paye encore les erreurs qu’elle a commises par le passé », soupira Arthur en s’asseyant lourdement sur le banc à côté de lui.

Gabriel le détailla brièvement, avec un froncement de sourcils. Il lui semblait tout à coup moins pâle que tout à l’heure.

« Ne me dis pas que tu t’es nourri sur un des patients », gronda-t-il furieusement. « Putain, t’es vraiment un grand malade… »

« Moins de gaz, je te prie », l’interrompit tranquillement le vampire, mais la soudaine crispation de sa mâchoire trahissait la brusque bouffée de colère qui venait de l’envahir. « Ne crois pas que parce que tu es l’animal de compagnie de Reka, je ne vais pas te casser la gueule si tu me reparles encore une fois sur ce ton. J’ai bu sur une infirmière. Et accessoirement, je t’emmerde : je fais ce que je veux, et t’es certainement le dernier à pouvoir me donner des leçons de morale. »

Il avait raison, bien sûr, mais ça n’empêcha pas Gabriel de le haïr profondément. Arthur fouilla un instant dans la poche de son blouson et sortit un paquet de cigarettes. Il s’alluma une tige de tabac et rejeta la fumée vers le ciel d’un noir d’encre, sans plus jeter un regard au jeune homme.

« Tu devrais rentrer chez toi », dit-il froidement. « Tu n’es même pas entré saluer le Père Massimo, alors que c’était ton idée de venir ici. Si tu ne voulais pas que Reka s’en aille, il ne fallait pas lui offrir une porte de sortie. Ca se voit que t’as pas envie d’être là, que cette soirée n’est qu’un immense gâchis à tes yeux, et t’as rien fait pour arranger les choses malgré ce que tu veux faire croire. Si t’aimes être malheureux, c’est ton problème, mais ne pourris pas l’ambiance. »

Comme Gabriel ne répondait rien, il poursuivit, implacable :

« Les autres passent une super soirée, contrairement à ce que tu t’imagines. Et Reka – elle était restée pour toi, mais tu savais très bien qu’elle avait autre chose à faire. C’est très gentil de lui donner ta bénédiction, mais si t’es pas capable d’assumer tes décisions, alors il vaut mieux que tu rentres à la niche et que tu l’attendes, comme le bon toutou que tu es. T’en fais pas, je leur expliquerai. De toute façon ils sont tellement soûls qu’ils ne s’en rendront même pas compte. »

« Tu as raison. » Gabriel s’était levé, plus furieux qu’il ne l’avait été depuis bien longtemps – il ignorait simplement si c’était contre Arthur ou contre lui-même. « Je ne vais pas vous gâcher le réveillon avec mes états d’âme à la con. Il vaut mieux que je rentre. Joyeux Noël. »

« Joyeux Noël ! » s’écria brusquement Sophie en éclatant de rire à quelques mètres des deux jeunes hommes.

La petite brune s’écroula par terre, secouée par l’hilarité, et tenta vainement de tracer un ange de neige dans les trois centimètres de poudreuse qui recouvraient l’herbe sèche du jardin. Arthur se précipita pour la relever, un sourire vaguement agacé aux lèvres, et Gabriel en profita pour quitter la Fondation sans un regard en arrière.


(…)


L’appartement était vide, il le sut bien avant de pénétrer à l’intérieur, mais le vestibule silencieux et plongé dans l’obscurité lui contracta bizarrement l’estomac.

Evidemment.

Reka ne pouvait pas être déjà rentrée – Noël ou pas, Gabriel savait que les miracles n’existaient pas. Il consulta l’heure sur l’écran de son téléphone portable : l’aube était encore très loin, et il n’avait pas sommeil. Il soupira douloureusement en songeant qu’il n’aurait sans doute plus jamais sommeil – il ne parvenait même plus à se rappeler quand il avait été fatigué pour la dernière fois. Le meilleur moyen de trouver le repos était encore de sortir une bouteille de vodka du frigo, et de boire jusqu’à ce que l’alcool l’assomme suffisamment pour qu’il s’évanouisse.

Que le champagne et les oranges de Noël aillent se faire foutre.

 

 

(…)

 

 

La lumière crue du plafonnier lui blessa cruellement la rétine, et il dut plisser les paupières afin d’accommoder sa vision.

Quand il finit par s’habituer à la luminosité qui régnait dans la cuisine et qu’il posa les yeux sur la petite table ronde, Gabriel ne chercha même pas à retenir le sanglot qui remonta violemment le long de sa gorge.

Au milieu de la table, sur une assiette de porcelaine blanche rehaussée d’arabesques argentées, trônait une unique orange confite, découpée en quartiers pelés à vif et recouverts de cannelle. A côté de l’assiette, il y avait un post-it mauve sur lequel il pouvait clairement lire l’écriture légèrement hachée de Reka. Gabriel s’approcha lentement, froissa la feuille de papier entre ses doigts encore engourdis par le froid, et jeta le petit mot à la poubelle.

« Joyeux Noël. »

Dehors, la neige continuait de tomber silencieusement, recouvrant le monde de son manteau d’indifférence.

 
     
     
 
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