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Rating : K+ Disclamer : L'univers et les personnages sont la propriété de J.K Rowling. Les extraits de la comptine citée sont tirés d'une chanson d'Emilie Simon, laquelle ai-je ensuite utilisé pour donner son petit nom à cette fiction. Genre : Principalement tragique. Sombre registre mes enfants. Spoiler : Cette histoire est insérée au début du septième tome. Dernier lit. La jeune fille serra sa sœur dans ses bras. Le corps contre le sien se convulsait avec une détresse qui lui retourna le cœur. Les mangeurs de cadavres n'attendaient pas. Elle sentait confusément leurs formes noires dans son dos, des bras se tendaient vers leurs deux silhouettes agrippées l'une à l'autre dans une même crispation de souffrance muette. - Ne pleure pas, chuchota-t-elle en finnois. Tu te rappelles ce que disait papa, avec ces airs de grand pillard ? Nous sommes forts ! Nous sommes des Vikings ! Et nous, on se moquait un peu de lui, c'est vrai qu'il était gentiment ridicule avec sa fierté de fils de pirates finlandais... Sa gorge se serra. Son ventre était laminé par une douleur étrange, liquide, un acide froid comme une mort minuscule, nichée entre ses entrailles comme un oiseau décharné. Il lui semblait que plus jamais elle ne pourrait avaler quoi que ce soit. - Oh oui, des foutus Vikings, murmura-t-elle encore, bien plus pour elle-même que pour l'oreille tiède contre sa bouche. Lorsqu'ils transplanèrent, Severus Snape sentit les os de sa prisonnière craquer. Le son et la sensation qui en résultèrent firent poindre entre ses omoplates un léger frisson de dégout. Il n'avait pourtant pas une poigne d'acier - c'était elle, cette fille semblait toute entière sur le point de casser. Il la tenait par le poignet, lequel était sans doute le plus fin qu'il avait jamais eu à serrer : il aurait presque pu en faire deux fois le tour rien qu'avec son pouce et son index. Prit d'une inexplicable répulsion, il la lâcha dès qu'il sentit fermement le sol sous ses pieds. Elle s'écroula en avant, les bras ballants, les jambes molles, avec un air désarticulé qui le fit irrésistiblement songer à une étrange marionnette dont on aurait coupé les fils. Les lèvres plissées, il enjamba le corps inerte et se dirigea vers un large buffet à l'aspect miteux. Ouvrant grand les panneaux de bois vermoulus, il attrapa une bouteille poussiéreuse de WhiskyPurFeu et s'en servit une généreuse mesure dans un verre ébréché. Une fois qu'il eut rangé la bouteille, il se laissa tomber lourdement dans le canapé élimé, le verre à la main. Il but lentement, appréciant le petit tourbillon de chaleur que la boisson faisait naître entre ses entrailles. Il faisait un froid terrible dans cette maison. Toujours. Le temps semblait l'avoir émiettée. La nuit semblait traverser le toit. Il se demandait s'il était vraiment nécessaire de retirer sa cape. Son regard balaya le plancher pour tomber sur la silhouette blanche étendue en travers. Sa prisonnière avait rapidement repris ses esprits sans pour autant esquisser le moindre geste indiquant qu'elle avait l'intention de se relever. Ses yeux étaient grands ouverts, elle regardait une trace de brûlure sur les lattes avec une expression hébétée. - Levez-vous, ordonna-t-il d'un ton sec. Elle obéit avec raideur. Lentement, elle se redressa sur ses bras minces avant de se hisser laborieusement sur des jambes toutes aussi frêles. D'après ce que Severus en avait compris, les mangemorts la soupçonnaient d'espionnage à la solde de l'Ordre du Phénix. Émaciée par les privations, elle portait encore les haillons d'une robe légère qui autrefois avait dû être d'une plaisante couleur écru. Dans le fouillis de sa chevelure longue et sale, une épingle ramenait encore une mèche en arrière dans une esquisse de coiffure sophistiquée. Un squelette qui a avalé un fantôme, songea-t-il. - Je n'ai pas l'intention de vous tourmenter, annonça-t-il froidement. Vous allez vous reposer ici en attendant que je décide ce que je vais faire de vous. Je vous conseille très simplement de faire oublier votre présence. Elle garda les yeux baissés. Son visage n'exprimait rien. Ni peur, ni abattement. Il eut juste l'impression qu'elle s'en fichait royalement. - Mais avant vous allez prendre un bain, ajouta-t-il avec un rictus. Je vous sens d'ici. Elle leva lentement les yeux mais se contenta de fixer un point sur sa gauche au lieu de le dévisager. Il ne sut dire si son regard était plein d'ennui ou de résignation. Il brillait d'insolence pourtant. Ça, il en était certain. Il bombarda la salle de bain délabrée de tout les sorts possibles pour empêcher le transplanage et la communication avec l'extérieur. Ces quelques précautions prises, il y traina la jeune captive et l'enferma à double tour. Lorsqu'il regagna le salon, Severus pestait intérieurement. Draco Malfoy n'était pas un garçon particulièrement sensible mais il l'était néanmoins trop pour tout ça. Le jeune homme avait déjà manifesté sa faiblesse à de nombreuses reprises. Si on voulait le préserver autant que possible, il fallait au minimum l'empêcher de montrer l'intensité de son dégoût pour tout ce qui se passait sous son toit depuis que Lord Voldemort se plaisait à y faire des séjours prolongés. Et Draco devenait incontrôlable de bredouillements, de front perlé de sueur et de mains tremblantes dès qu'il s'agissait des mauvais traitements infligés à celle qui était désormais enfermée dans sa salle de bain... Au début, Severus n'avait pas compris ce que la souffrance de cette fille en particulier pouvait avoir de si dérangeant. Pas qu'il ignora qu'il était difficile de supporter la vue d'un corps meurtri par vos soins sans frémir, non. Mais il y avait eu d'autres suppliciés. Le sort qu'on avait réservé à Charity Burbage avait été bien plus pénible à regarder. Et Draco était censé s'endurcir. Aussi, Severus en avait-il conclu en premier lieu que la jeunesse de la prisonnière avait dû émouvoir le jeune homme. Mais réflexion faite, elle n'était pas la plus jeune de leurs victimes, l'âge n'avait aucune importance dans cette guerre et son protégé le savait. Sa beauté peut-être ? Draco avait levé les yeux sur son doux visage à la grâce virginale et il s'était senti retourné jusqu'au plus profond de son âme ? S'efforçant de détailler la captive avec un regard critique, Severus en avait établi que cette idyllique hypothèse était à exclure fermement : la douleur rendait les gens laids et/ou méchants. Sur ce premier point, Bellatrix Lestrange en était le plus vif exemple. Black aussi, lorsqu'il était encore de ce monde, convenait parfaitement à appuyer sa démonstration. Voyant que Severus se montrait curieux sur le sujet, Draco lui avait finalement confié qu'il avait déjà rencontré la prisonnière voilà deux ans, lors d'une grande réception estivale réunissant le gratin l'aristocratie sorcière. Ils étaient placés côte à côte au dîner ce qui leur avait donné l'occasion de discuter. A l'en croire, la créature que Severus détenait à présent chez lui avait été une jeune fille drôle et pleine d'esprit. Elle et Draco avaient même entretenus une correspondance pendant les quelques mois qui avaient suivis la réception. Ils avaient perdus contact par la suite mais ça ne changeait rien au fait : ils avaient partagés des toasts au triton fumé et en conséquence, le jeune homme répugnait tout particulièrement à la voir quotidiennement torturée. Severus savait ce que Draco espérait de lui lorsqu'il lui avait raconté tout cela. Ca n'avait pas été difficile de la sortir des sous-sols du manoir. Il avait simplement demandé l'autorisation à son maître. Qui avait accepté avec indifférence. Le brave Severus pouvait bien s'amuser un peu ; cette prisonnière ne leur était d'aucune utilité pour le moment. Affalé sur le vieux sofa, Severus se massa le front du bout des doigts ; il tentait de dissiper un début de migraine. Il ne savait pas quoi faire de cette fille. Il n'avait plus de contact avec l'Ordre. En supposant qu'on finisse par lui donner l'autorisation pleine et entière de faire d'elle ce qu'il voulait, il faudrait alors qu'il trouve le moyen de la faire évacuer vers les résistants sans qu'on sache que c'était lui qui la leur envoyait. Le genre de problème dont il n'avait ni le temps ni l'énergie de s'occuper. En attendant une illumination, il fallait qu'il se la coltine... et ça l'emmerdait. Ça l'emmerdait, bordel ! Lorsqu'il déverrouilla la porte de la salle de bain, il la trouva assise contre la baignoire, les bras autour des genoux. Comme elle n'avait rien d'autre à porter, elle avait enfilé de nouveau sa robe en lambeaux. Ses cheveux mouillés lui donnaient l'air de sortir tout droit du ruisseau. Il la releva brusquement en l'agrippant par le bras. Elle le fixa un bref instant avec une vague expression de gamine prise en faute. Il détesta ce regard. Il se résolut à l'installer dans l'ancienne chambre de sa mère. Lorsqu'il la traina dans la pièce, les yeux de la jeune fille étaient redevenus d'une indifférence suprême et s'attardaient sur le vieux couvre lit en velours râpé et la tapisserie jaunie. D'un coup de baguette, il fit apparaître une chaîne autour de son poignet et la relia au mur de telle sorte qu'elle ne puisse se déplacer autour du lit que dans un périmètre délimité. - Je vais vous donner d'autres vêtements, décida-t-il tout haut en contemplant sa robe avec une moue affectée. C'est assez repoussant, la façon dont ce chiffon emmagasine toutes les poussières à sa portée. Elle l'ignora. Il avait rangé les affaires de sa mère voilà des années. Les cartons étaient empilés dans un minuscule espace réduit sous le toit qu'on avait eu l'audace d'appeler "grenier". Tirant vers lui l'un des cartons étiqueté "vêtement", il y plongea la main et en retira une tenue au hasard. Lorsqu'il revint dans la chambre, il fut soulagé de voir que sa prisonnière s'était glissée entre les draps et qu'elle dormait à poing fermés. Il déposa la tenue sur la coiffeuse où d'anciennes traces d'ongles avait creusée des sillons dans le bois et profita de son sommeil pour récupérer les quelques grimoires et fioles qu'il avait entassé dans la pièce. Il n'avait pas envie qu'elle continue à poser ses yeux vides partout, ni dans ses bouquins, ni sur les lourds rideaux fermés, ni sur les fêlures qui crevassaient les miroirs et les murs. Si elle pouvait juste rester dans ce lit froid et dormir, continuer à fermer ses paupières insolentes et lui foutre une paix royale, ce serait la meilleur attitude qu'il aurait pu souhaiter de sa part. Il n'était pas un foutu sauveur de ses dames ! Et peu lui importait qu'elle l'ait déjà bien remarqué. Il s'endormit. Longtemps. A même le canapé. Il rêva d'un oiseau et d'une branche, et la branche se cassait et avec elle, l'oiseau se cassait la gueule sans un cri. Il ouvrit les yeux. Pendant un bref instant, il ne sut plus qui il était, si c'était le jour ou la nuit, s'il vivait en Sibérie ou en plein océan arctique. La pièce était glacée. Il était près à jurer que c'était ce froid surnaturel qui l'avait réveillé. Il était presque deux heures de l'après-midi. Il se dirigea vers l'escalier d'un air sombre, pensant qu'une des fenêtres du palier avait encore dû s'ouvrir. Arrivé à l'étage, il remarqua immédiatement que la porte de la chambre de sa mère était largement entrebâillée. Une chape de plomb lui tomba sur l'estomac. La chaîne était logiquement trop courte pour que sa prisonnière puisse atteindre l'entrée et il était certain d'avoir refermé derrière lui en quittant la pièce. La jeune fille avait disparue. La chaîne trainait sur le lit, lui-même décacheté comme une enveloppe. Mais comment a-t-elle fait ça ? pensa-t-il, décontenancé. Il regarda la chaîne et se traita mentalement de crétin fini. Avec un poignet aussi fin, l'anneau avait simplement dû lui couler de la main comme un bracelet trop grand ! Il jeta un coup d'œil sur la coiffeuse. Elle avait pris la tenue qu'il y avait déposé et laissé à la place sa propre robe pliée avec une méticulosité soigneuse. - La garce ! Il avait beau avoir l'autorisation de "s'amuser" avec elle, il lui était défendu de causer sa mort. On pouvait réclamer la prisonnière à tout instant et il serait alors en devoir de la fournir en un seul morceau. C'était ce que Rodolfus Lestrange aimait appeler "les conditions d'empreint". Mais peut-être n'était-elle pas loin ? Peut-être que ce froid tout à l'heure n'était que la porte d'entrée qu'elle ouvrait pour se faufiler dehors ? Elle n'était pas en état de transplaner, sans doute était-elle encore dans la rue ? Il dévala les escaliers, se saisit de sa cape d'un mouvement brusque et s'apprêta à sortir d'un pas furibond lorsqu'un léger soupir dans son dos le fit se retourner. Elle était là, dans le fauteuil défoncé, tranquillement installée dans une position un peu enfantine. Elle avait un grimoire relié de cuir sur les genoux et les pages jaunies ouvertes devant elle retenaient toute son attention. Elle semblait toute petite dans le creux du fauteuil, drapée dans ses longs cheveux. Supposant qu'elle avait dû rester toute aussi muette qu'à son arrivé, il ne fut pas surpris de ne pas avoir senti sa présence en se réveillant. Elle portait la robe d'Eileen Prince et sa colère se gela un peu sur le coup de l'effarement. C'était une tunique noire et grise, avec un col rond et des manches bouffantes. Elle avait aussi enfilé les collants opaques en soie blanche. Elle avait abandonné les escarpins usés au bas du fauteuil pour pouvoir y mettre les pieds sans faire de tâche. Ce n'était pas une tenue extraordinaire mais les collants donnaient un air un peu chic à l'ensemble. C'était cette robe et ces bas que sa mère portait lorsqu'elle voulait se faire belle - elle le faisait rarement. Il la détailla un court instant, jaugeant à quel point l'impression était différente de celle donnée par l'ancienne propriétaire de cette tenue. Sa mère n'avait jamais été plus corpulente qu'un moineau, ce qui n'empêchait pas la jeune fille de flotter dans sa robe. Ses jambes fines ressemblaient à deux brindilles blanches contaminées par les motifs rouges brodés sur les collants. Les manches et le col Claudine soulignaient son visage poupin. C'était la première fois qu'il remarquait autre chose que sa maigreur. Il remarqua aussi qu'elle lisait précisément l'un des grimoires qu'il avait voulu mettre hors de sa portée. L'agacement le gagna. - Je vois que vous avez pris vos aises, susurra-t-il. Elle leva les yeux du grimoire et le regarda. Un minuscule sourire moqueur pointait aux commissures de ses lèvres. Il se fixèrent avec la même expression de mépris glacé. - J'ai la nette impression que vous ignorez à quel point votre présence ici m'insupporte, dit-il d'une voix doucereuse, celle-là même qui maintenait ses élèves en respect par jour de grande chaleur. Je vous tolère dans ma maison pour la simple et bonne raison qu'un de vos amis aristocrate a tenu à ce que cesse les tortures qui vous étaient infligées et comme je suis particulièrement bien disposé à son égard, j'ai accepté de jouer les garde folle. Une tâche qui est loin de me ravir, sachez-le. Pour une raison qui lui était inconnue, le sourire de la jeune fille s'accentua légèrement. Il continua, suave : - Comme vous l'avez peut-être déjà remarqué, je ne suis pas d'une nature patiente ou affable. Je n'attend rien de votre part, si ce n'est que vous restiez dans votre coin. Je vais ensorceler la maison pour que vous ne puissiez en sortir. J'accepte de vous voir évoluer librement ici à la condition que je puisse faire abstraction de votre présence. Si je sens trop votre regard ou que vous vous décidez à perdre ce merveilleux mutisme dont vous avez fait preuve jusqu'à présent, je règle la chaîne à hauteur de votre cou et vous resterez joyeusement cloitrée dans votre chambre. Un silence pesant accompagna ses dernières paroles. Il allait se détourner lorsqu'il entendit murmurer : - Quelle conne... Il fit volte-face, plus étonné par le fait d'entendre sa voix que par l'insulte qu'elle venait de proférer. - Qu'avez-vous dit ? - Je me traitais d'idiote. Je n'ai pas essayé de quitter la maison précisément parce que j'étais persuadée que vous aviez déjà pris des précautions pour m'en empêcher. Il n'aurait jamais cru qu'elle soit capable d'émettre des phrases aussi longues et bien construites. Le son de sa voix était étrange aussi. Un peu rauque, plutôt grave, posée ; pas du tout la petite voix d'enfant auquel il se serait attendu. - Je me suis trompée, peut-être n'êtes vous pas aussi évolué que vous m'en donniez l'impression. L'air indifférent, elle se replongea dans le grimoire sans plus lui prêter attention. Il tourna les talons et fit de même. Il n'avait pas envie qu'elle touche à ses objets, son regard indifférent l'exécrait, elle ne disait rien mais il savait qu'elle pensait à des tas de choses. Il aurait sans doute préféré qu'elle lui vomisse des insultes plutôt que de prendre cet air indéchiffrable, cet air d'y regarder sans vraiment regarder. Des insultes... Il aurait pu y répondre, entamer une joute orale qui aurait eut le mérite de le défouler. Mais il ne pouvait rien lui reprocher directement. Même sa respiration était discrète. Discrète comme une fuite de gaz... Elle resta tout l'après-midi à lire dans le fauteuil, ne se levant que pour choisir un nouveau grimoire lorsqu'il s'avéra que la lecture du premier commença à l'ennuyer. Elle se releva un peu plus tard, lorsque la lecture du second se révéla moins passionnante encore. En fin de compte, les plantes semblaient l'emmerder profondément. Elle choisit un bouquin sur les légendes celtiques, lequel sembla l'intéresser un peu plus puisqu'elle n'en changea plus. Le soir arriva trop lentement au goût de Severus, il arriva dans ce silence creux de pages un peu froissées. Queudver apparut vers neuf heures. Il apportait le dîner. Lorsqu'il jeta un coup d'oeil en direction de la jeune fille, elle se leva nonchalamment et se faufila à l'étage avec son livre en lui décochant un regard écœuré. Severus ne la revit pas de la soirée. Il n'aurait jamais cru que cette absence prolongée puisse lui faire autant de bien. Ce relatif climat de guerre froide s'échauffa un peu le matin suivant, lorsque Queudver vint leur déposer le petit-déjeuner avant de disparaître. Elle détourna les yeux de la nourriture avec une expression lointaine. Severus poussa d'autorité le plateau vers elle afin qu'elle se serve. Elle le snoba. - Mangez quelque chose, ordonna-t-il sombrement. - Je n'ai pas faim, répliqua-t-elle d'un air absent. - Avez-vous seulement conscience de votre état de maigreur ? - Je vais bien... et je n'ai pas faim, merci. - Forcez-vous. Vos os s'entrechoquent, c'est morbide à entendre. Elle tourna vers lui des yeux hautains. Il savait pourtant que sa remarque l'avait blessée. Foutue Lady. - Pas plus morbide que les fumées nauséabondes de vos fioles ou que vos rideaux tirés, glissa-t-elle d'un ton léger. Elle ne sembla pas remarquer qu'il avalait de travers. Personne n'ajouta un mot du reste de la mâtinée. Et c'était seulement la deuxième fois qu'ils se parlaient. Au déjeuner, ce fut le même manège. Elle ne toucha à rien. Severus n'en revenait pas qu'un être affaibli comme elle l'était puisse refuser de se sustenter avec autant d'obstination. Chacun se renferma dans un silence buté. Il mangea sans réel appétit et elle finit son chapitre en sirotant distraitement un verre d'eau. Au dîner, elle dû en avoir assez de sentir son regard lourd d'introspection car alors qu'il s'apprêtait à enfourner sa fourchette, elle lâcha : - Ça me fait mal. Severus la dévisagea longuement. Elle regarda ailleurs, comme fascinée par le plafond lézardé. - Qu'est-ce qui vous fait mal ? - Manger. Il avala sa bouché. - Physiquement ou psychiquement ? - C'est juste que je n'ai pas faim, éluda-t-elle. - Je réitère ma question, dit-il sèchement. La douleur est-elle aiguë, corporelle, ou est-ce... dans votre tête ? Un rictus incurvait légèrement ses lèvres sans même qu'il ne s'en rende compte. L'habitude. Elle resta silencieuse un long moment avant de répondre. - Je ne sais pas. Il y avait un vide sidéré sur son visage. Ses yeux avaient une lueur que Severus trouva folle à souhait. Ce soir-là, elle finit par avaler trois bouchées qui semblèrent lui écorcher la gorge. Un peu plus tard, il l'entendit vomir. Le lendemain, Severus continua les expérimentations qu'il avait toujours en cour. De ses occupations, c'était l'une des rares choses qu'il prenait plaisir à faire et qui le détendait. De son côté, sa prisonnière continua à lire sans lui prêter attention. En fin de compte, s'ignorer l'un l'autre était une situation dont ils s'accommodaient très bien tout les deux. Severus avait remarqué l'étrange couleur de cendre qu'avait pris les joues de sa jeune captive. S'il s'était momentanément inquiété à l'idée de la voir lui claquer entre les doigts, il avait vite balayé sa crainte en songeant qu'elle était seule responsable de son état de faiblesse : elle n'avait qu'à manger. Cette enquiquineuse... Après tout, il ne la privait de rien. Au déjeuner, elle tenta à nouveau d'avaler quelque chose et comme lors de sa précédente tentative, il l'entendit vomir ensuite. L'après-midi, alors qu'il se penchait sur une décoction de sommeil altéré, il s'agita au point de faire un mouvement brusque et de renverser une rangée de fioles. L'une d'elles contenait un principe actif très puissant, lequel attaqua immédiatement le plancher, formant vite de larges auréoles corrosives. En voulant les faire disparaître, il se brûla. Alertée par le bruit (ou peut-être en avait-elle assez de sa lecture), la jeune fille vint inopinément jeter un coup d'œil dans son laboratoire. - Que faites-vous là ? s'exclama-t-il lorsqu'il la remarqua, bras croisés sur le pas de la porte. Son ton agressif ne sembla pas la perturber. - Oh, rien de très folichon. Je me demandais ce qui pouvait bien contrarier une personne aussi sinistre que vous au point de lui faire pousser des jurons aussi... inventifs. Si les regards pouvaient tuer... - A l'évidence, continua-t-elle d'un ton sournois, jouer au petit chimiste s'avère être une occupation pleine de surprises... Êtes-vous sûr qu'une telle activité puisse vous aider à vous épanouir dans la vie ? Je veux dire... A côté des massacres de moldus et des tortures d'enfants, il vous faudrait une activité reposante... Elle fit mine de réfléchir. Soudainement, son visage s'illumina, on aurait dit que la porte d'un corridor illuminé venait de s'ouvrir sur une pièce sombre. Elle sautilla. - Un morpion, ça vous direz ? Je prend les étoiles et vous les têtes de mort ! - Oh, avec joie ma chère, rétorqua Severus en adoptant le même ton suintant d'enthousiasme. Avec vos pions en constellations, peut-être aurez-vous l'impression planante d'avoir la tête dans les nuages... Une telle légèreté, n'est-ce pas le rêve de toute anorexique ? Elle pâlit, ses yeux luisirent, mais son sourire ironique ne se fana pas d'un iota. - Vous devriez vous concocter un filtre d'amour, histoire de vous attacher une belle inconnue. Elle ferait beaucoup plus chic dans votre cuisine que ce servil personnage à la main brillante. En voilà un qui a l'onanisme original. Se branler avec une main d'argent, c'est un luxe qui n'est pas donné à tout le monde. Elle soupira d'un air rêveur. Il se ferma ; il détestait la vulgarité, même légère. - Mais je m'escrime pour rien, après tout, ce genre de compagnies doit vous plaire... - Un mot de plus, gronda-t-il, et je vous... Elle l'interrompit d'un geste brusque, comme si une image saisissante était en train de lui traverser l'esprit. - Admettez qu'on ferait une belle famille tout les trois. Vous, avec vos airs lugubres de vampire nourrit au soja, votre maison froide et décrépie. Moi et ma légèreté, mes os cliquetant, ma petite robe à col rond dans le genre écolière gothique... Et notre belle inconnue, une expression vide et aimante, plantée comme une cruche entre nous dans son tablier à fleurs, maman mécanique et épouse hypnotisée... Un sourire dément étira ses lèvres. - Et éventuellement, le monsieur à la main d'argent en animal de compagnie ! On l'appellera La Chose et il aura un collier assorti. Une nouvelle famille Adams, ça vous plairez ? Oh, dites oui ! Elle tapa dans ses mains. - Vous êtes folle, murmura-t-il en lui tournant le dos. - Non, Monsieur. J'ai mal... Et vous aussi. Elle quitta la pièce, flottante comme un courant d'air. Après cette petite scène, les choses allèrent en empirant. Rabastan Lestrange déferla comme une tempête le lendemain matin, apprenant à Severus que le ministère était tombé durant la nuit et qu'une attaque avait été lancé sur le Terrier. Potter n'avait pas été capturé mais on avait des raisons de croire qu'il se trouvait désormais Square Grimmaurd. Rabastan tremblait littéralement d'allégresse, faisant les cent pas au milieu du salon pendant que Severus s'habillait à la hâte. Le mangemort avait apporté La Gazette du Sorcier, la toute nouvelle édition parût le matin même. Le journal avait toujours été sous autorité du ministère ; en une nuit, les opinions qu'il soutenait s'était radicalement inversées. Ce matin-là, après avoir vérifié que tout les sortilèges qui entouraient sa maison étaient toujours opérationnels, Severus suivit Rabastan jusqu'à l'ancienne demeure des Black. Il en fut de retour moins d'une heure plus tard, après avoir fait environ vingt fois le tour des lieux avec son compagnon en feignant de trouver une faille à la forteresse qu'elle représentait. Lorsqu'il pénétra dans sa maison, il ne lui fallut qu'un cour instant pour deviner que quelque chose était arrivé durant son absence. Dans le salon, le fauteuil et le vieux canapé semblaient étrangement déformés ; ils portaient des traces d'ongles furieuses, comme si on avait voulu en arracher le cuir. Une partie des étagères avaient été renversées, délogeant du même coup tout les livres qui s'y trouvaient. Quelqu'un s'était manifestement acharné à briser les couvertures des ouvrages, à arracher les pages... La cuisine était dans un état innommable. Les quelques réserves de nourriture avaient été vidées avec une rage telle, que le sol en était couvert de miettes, d'emballages éventrées et de débris d'assiettes. Avisant l'état des deux pièces, Severus se félicita d'avoir verrouiller la porte de son laboratoire. Une seule personne pouvait avoir fait tout ses dégâts. A cet instant, il regretta de ne pas connaître son prénom pour pouvoir le vociférer de toutes ses forces. Il la trouva dans la salle de bain, étendue inconsciente à côté des toilettes. Une forte odeur de vomie flottait dans l'air. Alors qu'il la saisissait brutalement par les aisselles pour la mettre sur le dos, un éclat rougeâtre attira son attention au fond de la cuvette. Elle avait aussi vomi du sang. Et pas qu'un peu. Son visage entier était d'une couleur étrange, d'un gris hâve et légèrement brillant, comme si son teint partait en poussière. Elle était prise d'une fièvre telle qu'une personne aux yeux bandés n'aurait pas distingué son front d'un chaudron bouillant. Il constata très vite que, contrairement à son pressentiment initial, elle était loin de faire une simple crise de boulimie. Sa fureur en retomba un peu. Elle avait intérêt à être aux portes de l'agonie ou il s'en chargerait... Il la porta à l'étage, manquant à chaque marche de cogner sa silhouette désarticulée dans l'escalier étroit. Il la déposa en douceur sur le lit de sa mère et entreprit de la ranimer. Elle battit lentement des paupières et posa sur lui un regard vitreux. - Qu'est-ce qui vous a pris ? tonna-t-il avec humeur, le regard brillant de fureur. Elle murmura de façon inaudible. Il se pencha sur elle et parvint à receuillir deux mots avant qu'elle ne bascule à nouveau dans l'inconscience. - ...ministère... tombé... Lorsqu'il la ranima pour la seconde fois, Severus remarqua que ses pupilles étaient fortement dilatées et sa cornée nervurée de minuscules capillaires sanguins. L'un des premiers signes de l'empoisonnement par substance magique, se remémora-t-il. Alors qu'elle émergeait avec difficulté, il se faufila hors de la pièce et entreprit d'inspecter les emballages qui jonchaient le sol de sa cuisine. Quelques instants plus tard, son examen confirma ce dont il était déjà quasiment certain : rien dans cette pièce n'était susceptible de l'avoir contaminée. Lorsqu'il regagna l'étage, elle s'était redressée, pâle à l'extrême et le visage luisant. Il eut tout juste le temps de glisser une bassine sur ses genoux avant qu'elle ne rende un nouveau flot de sang noir. Entre deux haut le cœur, il tenta de la faire parler. - Avez-vous ingéré une substance quelconque ? Le contenu d'une fiole qui trainait ? Avez-vous remarqué une moisissure dont vous auriez pu inhaler les spores ? Elle hocha négativement la tête à chacune de ses interrogations. Au bout d'un moment à théoriser ainsi, il avait usé tout les diagnostics capables d'expliquer ces soudains symptômes. Désemparé, il se rendit dans son laboratoire. La porte verrouillée magiquement n'avait pu être forcée. Par acquis de conscience, il vérifia les derniers gazes qu'il avait utilisé et préleva un fragment du plancher à l'endroit où il avait renversé sa fiole le jour précédent. Il examina tout et n'importe quoi chez lui, des robinets en cuivre, en passant par la plomberie dévoilée par la baignoire, la teneur en acidité de l'eau et l'encre des livres qu'elle avait touchée... Il revint à ses côtés, l'air sombre. Elle contemplait le plafond, la mine choquée, la bassine posée sur son ventre. Un peu de sang avait caillé au coin de ses lèvres. - Je vais vous donner une infusion d'Oréna, ça va permettre de calmer vos vomissements sans masquer l'apparition des symptômes. Elle n'eut aucune réaction. - Comment ça s'est passé ? demanda-t-elle un peu plus tard d'une voix rauque alors qu'il prenait sa tension (faible). Il maniait son poignet comme on manie une précieuse effigie de verre : avec le soucis constant de la voir se briser entre ses doigts. - De quoi parlez-vous ? - Le ministère... - Je n'ai pas les détails, dit-il en la regardant d'un air suspicieux. - Je sais qu'il était déjà pas mal infecté, murmura-t-elle. Mais je pensais qu'une épuration était encore possible, j'en étais persuadée... - Vous délirez, répliqua-t-il d'une voix douce. Ce qui ne m'étonne guère, vous êtes brûlante. - Non monsieur, dit-elle d'un ton féroce. Soudain, elle sembla incapable de contenir sa colère. Celle-ci exsudait de ses gestes et de ses intonations avec une amertume évidente. - J'en savais sans doute plus sur les infiltrations et les réseaux intra-ministériels que tout les aurors qu'on avait mis à la surveillance interne ! La tactique, le relationnel... C'était mon fichu rayon, mon dada, je vous assure ! Reposant lentement son bras sur le couvre-lit, il la contempla avec gravité. - Ainsi, ils avaient raison de vous soupçonner... - Bien sûr ! s'écria-t-elle d'une voix qui frôlait l'hystérie et Severus grinça des dents sous l'explosion aiguë. Seulement ils ne m'ont soutiré aucune information qui puissent les servir. Ils pensaient qu'une jeunette dans mon genre aurait déjà craqué au bout du troisième endoloris, ajouta-t-elle avec un air dédaigneux qu'il trouva presque comique tant elle semblait soudain pédante. Son expression dû le trahir car elle ajouta d'un ton plus raisonnable : - Je ne me méprend pas, je n'ai jamais été très endurante à la douleur. Si je n'avais pas avalé cette potion d'oubli sélectif avant que vos amis ne me coincent, je leur aurais sûrement révélé tout ce que je savais sur l'Ordre du Phénix... Severus ne comprit pas immédiatement pourquoi son cerveau s'était mis en ébullition à ces dernières paroles. - Vous avez fait une telle chose ? interrogea-t-il en plissant les lèvres avec un dégoût certain. Vous avez saboté votre mémoire ? - Évidemment, siffla-t-elle d'un air très "patriote jusqu'au bout" qu'il trouva plus agaçant encore. J'en savais trop. C'était une manière de protéger les membres de l'Ordre... - Et une excellente manière aussi de vous empoisonner, cingla-t-il. Cette potion d'oubli sélectif, si nous parlons bien de la même chose, est extrêmement compliquée à préparer, particulièrement délicate dans le dosage des ingrédients. Vous auriez pu vous lobotomiser au point de devenir la dernière des écervelée ou même, vous détruire les organes digesti... La lumière fit brutalement jour dans son esprit. Un trait net tracé dans la saleté. Il devait sans doute arborer une mine très singulière car elle le dévisagea, l'air un peu inquiet. - Qui vous a préparé cette potion ? demanda-t-il d'une voix sourde. - Un ami herbologiste... - Et cet ami herbologiste, il connait son morceau, il a de bons outils de travail ? - Je l'ignore mais... Severus n'écoutait déjà plus. Il quitta la pièce ; il fallait qu'il vérifie quelque chose. La feuille de Givréné est généralement utilisée dans les potions d'amnésie. Elle peut, si elle est mal dosée, entraîner une détérioration lente de l'estomac. Un empoisonnement à la feuille de Givréné (s'il n'est pas traité peu de temps après la consommation) peut dans certains cas causer la mort de la personne intoxiquée ; d'abord en endommageant les voix digestives au point d'empêcher l'individu de se sustenter, puis en... Severus ferma le livre d'un geste sec. Ses doigts tremblaient sans qu'il ne comprenne pourquoi. Il a |