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Un vent chargé de sable fouettait son visage à moitié découvert. Ses vêtements serrés contre ses hanches minces étaient protégés par sa cape de voyage, usée aux ourlets par un emploi bien trop fréquent à son goût. Il y avait déjà plusieurs jours qu'elle marchait, sa fatigue rendue plus lourde encore par la solitude qui pesait sur ses épaules. Certes, elle avait croisé de nombreuses fois des villageois, ainsi que des animaux dans les contrées les moins hostiles, mais ces présences ne le remplaçait pas. Le reverrait-elle un jour? Elle espérait bien que ce ne serait pas le cas, elle avait juré: s'il croisait sa route, elle le tuerait. Il y avait bien longtemps qu'elle n'avait plus aucun état d'âme pour ce qui était de supprimer un homme, même si elle évitait d'ôter la vie fréquemment et sans raison valable. Bien que loin de ses principes, ils restaient ancrés en elle, tout comme ses souvenirs, si douloureusement heureux. Elle serra les poings, et annihila ses réflexions pour se concentrer sur le seul crissement de ses pas sur le sol granuleux. Elle n'était plus très loin de la frontière qui délimitait le désert brun de la végétation touffue qui le bordait à l'est. La tempête qui avait fait rage un peu plus tôt avait beau s'être réduite à une brise désagréable, elle n'était pas rassurée pour autant. Allons, encore quelques heures, voire même simplement quelques minutes, se morigéna-t-elle. Serait-il possible qu'elle se soit trompée de direction? Non, elle était rompue au voyage et autres traversées, elle ne pouvait pas avoir bifurqué maladroitement à un moment ou à un autre. Elle commençait à sérieusement douter, lorsque les premiers reflets verts de la fôret parvinrent jusqu'à ses Yeux. Elle plaça ce qui lui restait de force pour parvenir à la lisière des bois denses, se faufila quelques mètres plus loin entre les fougères et autre flore incongrue, et ne pensa plus qu'un mot. Enfin. Elle s'effondra. Elle s'éveilla bien après que les étoiles se soient mises à illuminer la nuit d'encre. Elle se releva avec peine, courbaturée des orteils à la racine des cheveux, et entrepris de se constituer un bivouac décent; elle ne repartirait pas avant le lendemain matin, reposée pour le reste du trajet. Elle se contenta de quelques fruits cueillis ça et là et de plusieurs rasades d'eau, bien précieux qu'il lui fallait économiser jusqu'à son arrivée dans la Cité. Elle vérifia son paquetage, précaution inutile puisqu'elle n'avait plus croisé d'être vivant depuis un bon moment, mais réflexe presque inconscient qui lui avait évité bien des désagréments! Quelque peu apaisée, elle décida qu'un simple lit de fougère lui suffirait, et sombra dans une nuit sans rêves, qui n'allait durer que quelques heures. Son second réveil fut bien moins paisible que le premier. Une sensation étrange l'accaparait, mais il lui fallut quelques dizaines de secondes avant de mettre un nom dessus. Lorsqu'elle prit conscience de sa situation, elle paniquât. Ce n'était pas dans ses habitudes, pourtant elle ne parvint pas à garder son sang-froid. Elle tâta autour d'elle. Plus de fougères, plus de bagage, plus d'eau. Mais ce n'était pas l'absence de végétation qui la dérangeait, ni même la disparition de ce qui lui restait de sa vie. Non. Elle était en mouvement. Et elle ne tarda pas à tenter de comprendre pourquoi. Il faisait jour, elle était assise sur...était-elle assise, en réalité? Non, elle était....à plat ventre. A plat ventre sur... du cuir en mouvement? C'était insensé. A croire que ses méninges avaient été liquéfiés lors de sa traversée du désert. Bien: elle se trouvait dans une position ridicule sur un animal quelconque. Elle regarda autour d'elle. Toujours la même fôret. Mais les arbres filaient devant ses Yeux à une vitesse déconcertante. Et cette sensation de fraîcheur...d'où celà provenait-il? Résolue à mettre fin à sa course folle, elle tenta de distinguer la tête de la créature qui la trimbalait sur son dos. Ce qu'elle découvrit la fit se raidir brusquement. La peau n'était pas du cuir, mais une surface bien plus lisse. Le corps de la bête était longiligne et se terminait par un cou filiforme portant une tête magnifique. Les grands yeux mordorés du reptile ( car ceci, elle en était convaincue, l'animal faisait partie de la grande et étrange famille des reptiles) regardaient droit devant eux, empreints d'une pointe inoppinée d'intelligence tranquille. Etait-ce l'ombre d'un sourire qu'elle croyait percevoir aux commissures des mâchoires puissantes du serpent d'eau? Oh non. Serpent d'eau. La sensation de fraîcheur provenait de l'eau. Elle était entourée d'eau. Elle était déjà tétanisée auparavant, mais sa situation devenait déplaisante. Très déplaisante. Ah ça, pour faire des kilomètres à pied et Voir tout ce qui l'entourait, elle était forte, mais lorsqu'il s'agissait d'un petit plongeon ou d'une traversée en barque... Alors, la chevauchée, à plat ventre, sur le dos d'un espèce de serpent singulièrement intelligent et rapide, dépourvue d'affaires en dehors de celle qu'elle gardait toujours sur elle, sans la moindre idée de sa destination, non, vraiment, elle en avait assez. Elle tenta de se redresser, et parvint à se tenir en amazone sur ce qui était sa nouvelle monture. Elle put (modérément) contempler les alentours, et fut légèrement soulagée: la Cité se situait droit devant elle, et elle en Apercevait déjà les contreforts. Elle évita tout geste pouvant provoquer une réaction négative de l'animal pendant plusieurs... après tout , elle n'en avait aucune idée. Plusieurs heures, plusieurs minutes? Elle ne parvenait pas à saisir les intentions du serpent d'eau, ou tout du moins ce qu'elle présumait en être un. Au fur et à mesure, il finit par ralentir l'allure, puis par définitivement s'arrêter. Et il fixa son regard sur elle. Une vague de douleur la submergea lorsque ses Yeux rencontrèrent ceux de la créature. Un cri rauque lui échappa, provoqué par une migraine grandissante. Le moindre éclat de lumière lui causait maintenant des élans de souffrance atroces, comme autant d'aiguilles se plantant dans sa chair. Ses barrières mentales et Visuelles furent brisés comme si elles avaient été un tas de brindilles, et un flot d'images insensées lui parvinrent. Un seul mot, clair, pur, ressortait sur toutes les autres informations. Malgré l'horrible douleur qu'elle éprouvait, elle ne put ignorer l'appel. *Norilinn* Le mot tambourinait dans sa boîte crânienne, prenait toute la place, pulsait au rythme de son coeur. Norilinn, Norilinn, Norilinn. Tout cessa. Brusquement. Silence. Ses Yeux étaient noyés dans ceux de Norilinn. Le regard mordoré avait pris la teinte du sien. Il était bleu, bleu indigo, envoûtant, hypnotique. Ils étaient liés, et ceux pour le restant de leurs jours. Elle ne comprit pas cet évènement, ou ne voulut pas le comprendre, pas plus que lorsqu'elle se retrouva déposée sur le sol tapissé d'herbes folles des bois, seule. Elle se sentit abandonnée. Elle était arrivée seule, elle repartait seule. Comme toujours. Elle se releva. Il lui manquait une part d'elle-même. Elle l'avait laissée à Norilinn. La Cité, occupant une bonne moitié de son champ de vision désormais, trônait au centre de la plaine qui l'englobait. Un long soupir s'échappa de ses lèvres. Un soupir las, mais soulagé. -Norilinn. Le mot s'éleva dans le vent léger, tournoya, fut transporté par les courants, retomba sur les brins d'herbe, repartit plus loin encore. Elle était seule, ses mots allaient par-delà le vent, elle était dangereuse. Murmure. |