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J'ai pas sommeil
( la corde). NdA: cette histoire a été primée lors du concours de nouvelles policières de Bergerac en mars 2000. Elle est arrivée 2e. Comme le dit justement Albert Einstein: « Le monde est dangereux à vivre, non à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » C’est à méditer… 17H43: J’ai un mal de tête atroce. Encore la gueule de bois, sûrement. Je regarde le réveil, et je m’aperçois que je n’ai dormi que dix minutes. Tant pis, ça m’apprendra. Je me lève, et je suis obligée de m’appuyer contre le mur nu de la chambre pour ne pas tomber. Le sol tangue, j’ai envie de vomir. Direction salle de bains. L’eau froide me fait l’effet d’une baffe. Je tourne le robinet, attrape la serviette et me sèche. Ça va un peu mieux. Je prends les vêtements suspendus au cintre, les enfile. C’est en me baissant que je vois le bleu à la cuisse. Un souvenir de la nuit dernière et d’un amant brutal. Mais si je veux y arriver… Je prends la trousse à maquillage et tente au mieux de camoufler mes cernes. Puis le rouge à lèvres, quasi-obligatoire. Du foncé, pour qu’IL ne voit que ma bouche. La dernière chose qu’IL verra. « Aide-moi, s’il te plaît ! » Un regard affolé, un petit corps qui s’agite, et qui cède sous le poids de son assaillant.
18H31: L’endroit convient parfaitement. Des entrepôts désaffectés pas très loin. Mais qui oserait venir contrôler dans cette zone ? Pour le moment, je suis seule. Ça fait plusieurs fois que je viens, et c’est seulement aujourd’hui que je choisis. La poutrelle qui se trouve exactement au-dessus de moi. Elle n’est pas très haute, mais est suffisamment éloignée du sol. Je glisse la main dans ma poche, et je LA touche. Elle est rugueuse. IL doit savoir ce que c’est. Je monte sur un escabeau laissé là. Je LA passe par-dessus la poutre. Je fais le nœud. Ça y est. « Je suis désolé, mais… » La morgue, la lumière blanche, trop blanche. Et le corps sur la table. 19H00: Je rentre chez moi mettre ma tenue d’oiseau de nuit. D’autres vêtements, qui correspondent mieux à ce que je fais. Des bas, une jupe. Et la perruque. Je ne veux pas qu’on me reconnaisse. Je me donne assez de mal pour ça. Je ne veux pas finir derrière les barreaux. Je glisse mes pieds dans les escarpins à hauts talons. Avant de sortir, je coupe la sonnerie du portable, qui va rejoindre le tube de rouge et l’arme au fond du sac. Une précaution, surtout en ce moment. Je ne sais jamais sur qui je vais tomber avant de le trouver LUI. C’est LUI que je veux comme client cette nuit. Comme unique et dernier client. Le sang qui bat dans mes oreilles. « Elle s’est pendue. Viol…ADN… » Je n’écoute pas. Je ne vois qu’elle. 21H57: Avant d’entrer dans l’arène, je m’acharne sur un livre dont je ne comprends pas les mots. Je prends les clés posées sur le meuble et je sors. La porte claque ; je sursaute. Escaliers couverts de graffitis, puis un semblant de cour, avec deux balançoires et un minuscule bac à sable qui sert plus aux drogués et aux chiens qu’aux enfants. Je prends le bus, puis je descends un peu avant l’arrêt habituel, histoire de me détendre. Mes talons claquent sur le sol mouillé. Je vois les néons roses et bleus, et j’accélère le pas. Les trottoirs sont usés, autant à cause des regards libidineux des clients que ceux honteux des autres filles. Le bruit des voitures qui circulent est assourdissant. Une vitre se baisse, une fille s’approche, on parlemente. Elle monte. Je connais celui qui l’emmène. Un abruti de première. Couronne de fleurs et indignation. « Monsieur le président, mon client était en Etat de démence au moment des faits. » 22H30: Après un temps à battre le pavé, je pousse la porte du bar dans lequel IL vient presque tous les soirs. Je me dirige vers le fond de la salle, à une table libre. De là, je peux voir tout le monde entrer. La fumée des cigarettes forme un nuage poisseux pareil à du brouillard. Je passe commande. C’est au moment où le serveur m’apporte mon verre qu’IL choisit d’entrer. Je demande au serveur de me l’amener. IL s’avance vers moi, un sourire aux lèvres. Je lui souhaite la bienvenue. IL me demande si je suis seule. Je lui réponds que j’attends quelqu’un. Il s’éloigne, déçu. Si IL savait. Je fais semblant d’attendre encore quelque temps, et je sors. «Je condamne X. à être interné dans l’établissement…pour une durée de 6 ans. » Coup de téléphone et insomnie. 00H17: Je me suis engagée dans la petite ruelle depuis un certain temps. Il fait froid. Je tape du pied pour me réchauffer un peu. J’arrête. Je viens d’entendre quelqu’un à l’entrée de la ruelle. Je ne veux pas qu’IL sache que je suis là. Fausse alerte. C’est une des filles. Je m’appuie contre le mur. On ne me voit pas dans l’obscurité ; je suis en noir. Depuis sept ans. Je pense à celle qui m’attend dans l’entrepôt. Je lève la tête. IL apparaît au bout de la rue, avance tranquillement. Mon cœur bat. J’essaie de me calmer, si je veux réussir. Le sang gronde à mes oreilles. IL s’approche. Je glisse ma main dans mon sac, à la recherche de l’arme. Je la sens sous mes doigts, froide, pas encore utile. IL passe devant moi sans me voir. Sonnerie incessante du téléphone. « Il est sorti de l’hôpital. Ils l’ont mis dehors. » Puis le silence pesant, palpable. 00H21: Je marche derrière lui, au milieu de la rue, en silence. IL s’arrête, le temps d’allumer une cigarette. La volute de fumée s’élève, presque lumineuse. IL se retourne et, me découvrant derrière lui sans m’avoir vue venir, IL sursaute. - Tiens, tu es là ? Comme par réflexe, ma main serre l’arme dans le sac. - Oui, je suis là. On m’a encore posé un lapin. - C’est dommage. Une belle fille comme toi… Je ne sais pas ce qui m’empêche de lui éclater la tête ici, en pleine rue. - Comme tu le dis. Mais puisque tu es là, autant en profiter, non ? IL me détaille des pieds à la tête avec ses gros yeux, pour voir si je plaisante. PAS DE CHANCE, je suis très sérieuse. - On va où ? IL se dirige vers sa voiture. - Il y a un entrepôt désaffecté, pas très loin. - C’est combien ? La question me glace le sang. Je le regarde droit dans les yeux ; il baisse la tête. - Pour toi, c’est gratuit (SALE CHIEN…). Ça le laisse perplexe. IL m’ouvre la portière, monte de son côté et on démarre. Des nuits blanches, sans fin, passées à entendre les murs pleurer, et à garder le moindre détail en images. 00H42: Nous descendons de voiture et pénétrons dans le hangar. IL marche à côté de moi, et ELLE, elle l’attend là-haut. J’évite au maximum le contact de ses doigts gras sur mes vêtements et autour de ma taille. Je sais où elle est, et mes yeux la cherchent instinctivement. Nous allonsau centre de l’entrepôt. Juste en dessous d’elle. ELLE attend patiemment sa proie là-haut dans le noir. Le petit magnétophone que j’ai apporté diffuse de la musique. Enigma. Je m’adosse à un des piliers, et je me déshabille lentement pour faire monter la pression. Les chansons passent une à une. IL s’approche de moi, poussé par l’alcool et la musique. Ses mains suivent mes déhanchements. Je retourne la cassette et je m’allonge sur le béton. Le sol est glacial. Je mets l’appareil en route. The Crow. Graeme Revell est de circonstance. Pelotage en règle et souffle rauque. Si LUI prend son pied, pas moi. Je détourne la tête, pour éviter d’avoir son haleine fétide dans la figure et de voir ses yeux. N’OUBLIE PAS, surtout N’OUBLIE PAS. Les larmes montent. Le béton m’écorche le dos. Il se retire et se rhabille. Je roule sur le côté, à la recherche d’un moyen pour le retenir. Je vois mon sac. - Attends ! IL se retourne. - C’est pas fini. On va jouer un peu. Tu veux bien ? IL est d’accord. Je vais chercher l’escabeau et je le mets juste en dessous. Son esprit est tellement embrouillé qu’il ne l’a pas vue. Je me baisse et prends l’arme dans le sac. IL sursaute. - Monte ! IL pose les pieds sur la troisième marche sans comprendre ce qui se passe. IL arrive en haut. Regardant le plafond, il espère un miracle qui ne semble pas vouloir venir. - Passe-toi la corde autour du cou. IL s’exécute. PAS LE CHOIX. L’escabeau est bancal. IL s’efforce de tenir en équilibre dessus le plus longtemps possible. La situation est irréelle. Je tiens une arme dans les mains, je suis complètement nue et je menace un homme qui peut se pendre n’importe quand. Je me mets à tourner autour de mon client. Ma voix, au moment où je prononce ces mots, me fait l’effet d’un fantôme. - Tu savais que la veuve noire tuait le mâle après l’accouplement ? Non ? Elle le fait parce qu’il ne sert plus, et que probablement il s’en prendrait à ses petits. IL me regarde comme si j’avais perdu la tête. - Rappelle-toi ce que tu as éprouvé il y a sept ans, quand tu as vu cette petite fille jouer dans cette cour. Tu as sûrement dû te dire « Quelle belle enfant ! J’ai envie d’elle ». IL plisse les yeux, glapit comme un animal acculé dans un coin. - Dis-moi, quel effet ça fait de jouir d’un enfant ? - J’ai payé ! - Non ! ELLE A PAYÉ. Tu n’as eu que six ans d’enfermement. C’est quoi, six ans, à côté d’une éternité de douleur ? Réponds ! Je hume l’air. Un mélange de parfum bon marché, de tabac et de sueur. Mais il y autre chose qui flotte. La peur. IL pue la peur à plein nez, suspendu là au bout de sa corde et attendant que je le pousse. IL pue le soufre, comme a dit le Diable à Ezekiel dans « Brimstone ». Sa peur et ma rage. Je m’approche de l’escabeau. - Dis bonjour au Diable de ma part. Et je pousse. La corde se tend. Bras et jambes battent l’air. Les yeux se révulsent. La corde craque sous le poids de l’homme. Mais elle est solide. Je me rhabille et je prends le magnétophone sur le sol. Je glisse un mot dans la poche de l’homme. Deux dates trop proches sur une plaque. Un suicide qui n’en est pas un. « Dors en paix, petite sœur. » 01H36: La perruque flotte au fil de l’eau. Je m’en suis débarrassée. Je reste là, dans l’obscurité du mur, et je regarde l’eau couler. Que reste-t-il de tout ça ? Le néant. J’ai froid dedans, terriblement froid. La nuit s’écoule lentement, trop lentement. Je voudrais qu’il fasse déjà jour, même si il doit y avoir de la pluie. Je voudrais reprendre ma vie d’avant. Mais je ne suis pas sûre de le pouvoir. Le ciel pâlit imperceptiblement. Je regarde ma montre ; il est 07H30. J’allume une cigarette. Après quatre nuits d’insomnie, passées à traîner dehors, je veux rentrer à la maison. Il est 07H31, et j’ai pas sommeil. |