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L'Éden des sorciers Les jardins du Luxembourg à Paris. C'est une nuit d'Halloween fraiche et venteuse. Scorpius ignore pourquoi ils sont là : c'est une surprise. Intrigué, il regarde sa mère presser doucement le tronc d'un vieux noisetier. C'est une chose étrange que ces doigts gantés de dentelles, cette souple délicatesse contre le bois résineux... L'écorce a l'air de se pâmer sous le contact ; l'enfant en jurerait s'il n'était absolument certain que le bois, et bien, c'est une simple matière (mesdames et messieurs les experts), le noisetier, ça a la peau trop dure pour pouvoir sentir les jolis doigts caressant de sa mère. Et il frissonne, sans trop savoir pourquoi.Soudainement, le décor s'estompe comme un croquis de craie sous une averse, les racines de l'allée centrale s'enroulent comme des tentacules, leurs arbres se déforment et gravitent en galaxie de feuilles nonchalantes ; un cosmos de nature en folie, ce dessin dilué. Avec un chuchotis lancinant, le parc stoppe lentement sa course orbitale et tout s'arrête de trembler. Le ciel est confus de feuillages emmêlés ; on dirait de folles chevelures dressées vers le ciel. - Bienvenue mon chéri aux jardins du Lociabé, susurre Astoria Malfoy. Scorpius regarde. Il regarde avec ses yeux, rien que ses deux yeux, il aimerait en avoir une dizaine d'autres, être un petit garçon visuel, un mini-monstre d'oeils avides dont le seul but dans la prunelle est de regarder. L'allée centrale a fait place à de grands arbres aux troncs blancs et duveteux, entortillés comme de vieilles coquettes ; la promenade nocturne des sorciers est une voix lactée de dames natures vaniteuses. Posée sur la forêt fantastique, la lune, translucide, a l'air d'une comète impérieuse. Des feuilles ambrées, autrefois très rousses d'automne parisien, semblent se dissoudre d'un carmin d'églantine voluptueux. Ces douces chéries s'écroulent nonchalamment sur leur congénères mordorés, comme si elles s'étendaient là pour une sieste légère sous le talon des magiciens de passage. Plus loin, une longue fontaine émerge de terre, son eau de verre lisse à peine ridée par les frôlements sinueux de minuscules poissons d'argent. Il fait nuit noire, à cette heure sinistre d'Halloween, les jardins sont un tombeau de verdure et d'encre. Les jolies allées brillent des regards cruels de citrouilles évidées. Des odeurs caramélisées flottent, fumées évanescentes, dans l'air sirupeux du soir. Une calèche sans attelage s'arrête devant eux. A l'intérieur, trois femmes rient à gorges déployées. Elles sentent la poudre pour la peau et les éventails de bois ciré au miel. - Viens, chuchote Astoria en entraînant son fils dans le fiacre ouvert. Ce sont mes amies. Tu vas voir, elles sont gentilles. La banquette est chaude et moelleuse mais Scorpius ne se sent pas à l'aise. Les femmes rient trop fort, on dirait des cris aiguës d'animaux. Leurs éventails fouettent l'air et il essaye de ne pas y faire attention ; il regarde les promeneurs avec leur grands chapeaux, leurs airs de pantins déguisés qui se tiennent par le bras, droits et distingués. Il se demande pourquoi ils ont l'air si faux. Puis il se rappelle que c'est soir d'Halloween. Il y a des artistes peintres le long de la fontaine. Ils proposent de faire les portraits spéciaux des promeneurs. Scorpius se demande quel serait le sien. Remarquant ses mains moites, son expression crispé, Astoria lui achète un grand bâton de sucre roux à croquer et tend doucement son verre contre sa bouche pour lui faire goûter un peu de vin à la fraise. - C'est bon mon chéri ? Il acquiesce, grisé par la chaleur alcoolisée du breuvage. Il sait qu'il est trop grand pour faire le bébé mais à cet instant, ça n'a aucune espèce d'importance, il se laisser aller contre sa mère et elle l'enlace de ses longs bras doux, l'embrasse sur le front. Il songe que c'est une chose intéressante, les soirées d'Halloween avec des femmes en jupons qui rient fort, un attelage fantôme, des parcs aux féeries macabres... C'est bon mais... Mais. - Le jardin te plaît mon petit ? Scorpius retient une grimace. Il a horreur qu'on le prenne pour un môme, il a toujours du mal à s'y résoudre, à se dire qu'il n'a encore que dix ans, même s'il se sent beaucoup plus grand. La dame qui lui pose la question a des lèvres d'un rouge surnaturel étirées dans un sourire effrayant. Il la gratifie d'un vague mouvement d'épaules qui peut passer pour n'importe quoi. Elle n'insiste pas et il comprend qu'elle se moque de connaître sa réponse. - Je trouve que ce jardin est juste... un pur paradis, glousse-t-elle avec délice à l'intention de ses compagnes. Scorpius ricane tout bas : que c'est drôle une femme qui fait des manières. - Tellement d'artifices, marmonne-t-il entre ses dents, satisfait d'avoir trouvé l'adjectif le plus proche de son sentiment. Ce jardin... Ce n'est pas péjoratif. Juste artificiel. Il aime et il n'aime pas - il a un goût prononcé pour la contradiction, c'est comme ça. D'ailleurs, qu'est-ce qu'il donnerait sur un tableau ? Des pinceaux et des couleurs, est-ce que ça pourraient... ? Il rejette cette idée dans un coin de sa tête. Lui, sur un portrait ; ça le rendrait malade de se découvrir trop édulcoré... ----------------------------------------- A suivre... Merci à tous ceux qui suivent ces vignettes :) Ce chapitre est... comment dire... il ne me satisfait pas entièrement... J'espère tout de même que vous l'avez apprécié. |