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"Ashes to Ashes, Dust to Dust"
Par Juno
Artemis Fowl  -  Général  -  fr
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La perle de la veuve en noir

Chapitre 6 – La perle de la veuve en noir                                                                                       


MANOIR DES FOWL, IRLANDE


Butler était au bord de la crise de nerfs, pour plusieurs raisons.

Déjà, exécrant la musique pour la raison qu'elle l'empêchait d'entendre d'éventuels bruits menaçants (rechargement de revolver, sifflements de casserole restée trop longtemps sur le feu...), le garde du corps était à deux doigts du suicide alors que la Sicilienne de Fauré était jouée avec ardeur par Artemis, et ce depuis trois bonnes heures – et l'Eurasien ne pouvait même pas espérer demander un sursis, puisque son jeune maître avait un concert le soir même, c'est à dire dans exactement une demie heure et douze minutes.
En plus de cela, Juliet s'amusait – probablement dans l'unique but d'énerver Artemis – à écouter Iggy & The Stooges, volume à fond. Et bien que Sicilienne et Gimme Danger soient d'excellentes musiques, leur mélange est aussi charmant pour les oreilles que l'alliage de chocolat et de lessive l'est pour l'estomac.
S'ajoutait au niveau de décibels déjà élevé le vrombissement de la tronçonneuse du charpentier qu'Artemis avait engagé pour réparer le plancher du grenier – sans en prévenir Butler qui, prenant l'ouvrier pour un tueur à gages, l'avait assommé au détour d'un couloir. Résultat : deux cents euros contre la promesse de ne pas porter plainte. Et même s'il s'était assuré que « Paddy Shawing, charpentier-menuisier à vôt' service » n'avait aucune arme, Butler trouvait l'individu très suspect, et en voulait énormément à son jeune maître de l'avoir engagé sans l'avoir consulté. Il n'avait jamais eu droit à ce luxe, mais savait que son oncle, le Major, avait toujours une semaine pour vérifier les antécédents judiciaires des futurs domestiques avant de donner son accord à Artemis Senior, et cela n'arrangeait guère le moral – déjà bien bas – du majordome.
L'Eurasien serait volontiers resté sur le chantier avec Paddy pour le tenir à l'oeil, mais les rugissements de la tronçonneuse accumulés aux violents accords de guitare hard rock et aux fausses notes de flûte eurent raison de Butler qui se retrouva, fulminant et les oreilles bourdonnantes, dans la cuisine à se défouler sur d'innocents artichauds pour le repas d'Artemis.

Si vous êtes lecteur attentif, vous aurez remarqué que, dans la liste de tous les malheurs de Butler, un mot apparaît de manière récurrente ; et si vous êtes vraiment très attentif, vous aurez repéré qu'il s'agit à presque chaque occasion de la source desdits malheurs. Ce mot ?
Artemis.

À de nombreuses reprises durant ses dix années de service en tant que garde du corps, l'Eurasien s'était surpris à souhaiter qu'un tueur chinois s'introduise dans le manoir, échappe à sa vigilance et tue le petit garçon pendant son sommeil, le débarrassant enfin de tous ses soucis. Même si, la plupart du temps, il ressentait surtout de la peine pour ce gamin trop précoce, qui n'avait pas trouvé d'autre moyen d'évacuer son chagrin après la perte de son père que de rendre fou le reste du monde.

- M'sieur ?

Butler sursauta. Paddy se tenait devant la porte de la cuisine et souriait de tous ses chicots, malgré l'énorme bosse qui ornait son front luisant de sueur.

- Vous avez fini ? demanda l'Eurasien retenant à grand peine un rictus de dégoût.
- Ouaip.

Butler posa son hachoir et retira son tablier de cuisine, et suivit le menuisier-charpentier. Au passage, il donna un grand coup de pied à la porte de la chambre de Juliet. Un « ponk » sonore lui indiqua qu'une paire de chaussures ou un sac à main avait été propulsée violemment sur le mur en guise de réponse, et Iggy Pop se tut en plein milieu d'une phrase. C'était déjà ça de gagné.

Arrivé dans le grenier, Butler dut admettre que même s'il puait l'alcool et le rat mort, Paddy connaissait son métier. Il le paya aussitôt et le congédia, ravi d'en être débarrassé. L'Eurasien s'adossa au chambranle de la porte du grenier et regarda d'un air absent le parquet flambant neuf et encore imbibé de vernis. La pièce, afin d'effectuer les réparations, avait été entièrement vidée – tout le contenu du grenier encombrait maintenant le couloir – et paraissait immense. Le plafond se reflétait dans le parquet brillant. Butler soupira et ferma les yeux. D'ici, il n'entendait pas la flûte d'Artemis, et il savoura le silence avec bonheur.

Il fronça soudain les sourcils. Butler ouvrit les yeux et sortit son Sig Sauer de son holster, écoutant attentivement. Ses doutes se confirmèrent : quelqu'un était en train de pleurer. Le garde du corps traversa le couloir en trois enjambées et s'arrêta devant la porte du petit salon. Les fenêtres étaient ouvertes, et le soleil entrait à pleins flots, illuminant la pièce encombrée de coussins, de caisses ouvertes, de vêtements éparpillés, de vases cassés et de livres. Angeline Fowl, tournant le dos à la porte, était assise sur le canapé qui trônait au centre de tout ce capharnaüm et sanglotait faiblement. Butler rangea son pistolet et entra discrètement.

-Madame Fowl ? dit-il d'une voix douce. C'est dangereux de se mettre dos à la porte, je vous l'ai déjà dit.

Angeline se retourna en sursaut. Le maquillage mauve de la jeune femme avait coulé, emporté par les larmes, assombrissant les cernes sous ses yeux, et ses cheveux emmêlés retombaient en mèches molles sur son front.

-Butler, souffla-t-elle d'une voix faible.
-Qu'est-ce qui ne va pas, madame ? répondit l'Eurasien en se rapprochant.

La veuve se retourna et Butler remarqua le coffret en bois ouvragé qu'elle tenait dans ses mains. Il vit également ce que le coffret contenait – ou plutôt, ne contenait pas. Le garde du corps aurait voulu se frapper la tête contre les murs, mais le manoir aurait risqué de s'écrouler. L'Eurasien soupira. Artemis allait être furieux.

 

* * *

SALLE DE SPECTACLE DU CONSERVATOIRE DE DUBLIN, IRLANDE (UNE DEMIE-HEURE PLUS TARD)

~ Artemis

Contrairement aux prédictions de son garde du corps, Artemis n'était pas furieux, mais seulement de très, très mauvaise humeur. Ce qui n'était qu'une très légère amélioration.

Il avait rarement eu aussi peu envie d'aller à un concert. À vrai dire, il aurait presque préféré accompagner Juliet pour une journée au centre commercial plutôt que d'aller à ce concert-là. Ce qui n'est pas peu dire.

Malheureusement, Juliet, plutôt que d'aller faire le tour des grands magasins, avait préféré assister au concert des Fêtes de fin d'année du Conservatoire de Musique de Dublin – Artemis aurait mis sa tête à couper qu'elle le faisait dans l'unique but de l'exaspérer –, et le jeune Fowl tournait en rond dans les coulisses de la salle de spectacle, résistant à l'envie de prendre la fuite. Il alla plutôt, pour la dixième fois depuis trois minutes, écarter un léger pan du rideau pour regarder dans la salle, priant pour qu'elle se soit soudainement évaporé, qu'elle n'ai en réalité jamais répondu à son appel téléphonique qu'il regrettait déjà amèrement, que sa présence n'ait été qu'une hallucination dûe au stress. Mais non.
Rose Hind était bien assise au troisième rang, à côté de Butler, Angeline et Juliet.

~ Rose

À l'opposé de son jeune meilleur ennemi, Rose était d'excellente humeur.

Cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait pas eu l'occasion d'assister à un spectacle, et depuis qu'elle vivait chez Paddy et ne pouvait même plus jouer du piano pour se changer les idées, la musique lui manquait terriblement. Aussi, quand Artemis lui avait téléphoné pour l'inviter à son concert, elle faillit provoquer la surdité précoce de son interlocuteur en poussant un hurlement de joie.

De plus, le menuisier-charpentier était arrivé juste avant le départ de la jeune femme, et avait pu la prévenir qu'il avait suivi le plan à la lettre – non sans agrémenter son rapport de remarques ''subtiles'' sur la récompense qu'il souhaitait obtenir, et qu'il vaut mieux éviter de rapporter ici –, et Rose était ravie d'avoir trouvé le moyen de venger la perte de son foyer – et de sa réputation.
Depuis une semaine, la jeune femme restait cloîtrée dans la cave de Paddy, ne sortant jamais. Une fois, elle avait essayé de retourner travailler, et elle s'était aventurée dans la rue, sa sacoche pleine de Bibles à l'épaule ; mais elle n'avait pu supporter les regards haineux, les chuchotements dans son dos, les passants qui changeaient de trottoir pour ne pas la croiser. Elle s'était figée en plein milieu du trottoir, s'était retournée et avait filé chez Paddy en courant, terrifiée, le mot susurré d'un ton de répulsion par les commères dans son dos tournant en boucle dans sa tête.
« Pédophile ! »

-Madame ?

Rose sursauta. La lumière tamisée de la petite salle de spectacle ne lui permit pas d'identifier précisément le mastodonte qui venait de lui adresser la parole, mais elle n'en eut pas besoin pour reconnaître le troll qui servait de garde du corps à Artemis. La jeune femme grimaça. Son oeil poché avait énormément désenflé, mais restait un souvenir cuisant.

-Oui ?
-Nous ne nous sommes pas déjà vus ?

« Oh non. Protège-moi, mon Dieu ! »

-Je ne crois pas, désolée.
-Hum... grommela le garde du corps d'un air sceptique. Excusez-moi.

Rose se retourna, à la recherche d'une place. Elle constata en grimaçant qu'il n'y en avait aucune, à part celle à côté de Pantagruel.

-Il n'y a pas de mal, répondit-elle à l'adresse de Butler. Est-ce que je peux m'asseoir à côté de vous, si ça ne dérange pas ? Il n'y a plus de places ailleurs...

Butler se tut pendant un long moment, accentuant le malaise de la jeune femme.

-Oui, asseyez-vous, finit-il par dire.

Rose s'assit. La place était au tout dernier rang, et elle avait une excellente vue sur toute la scène, pour l'instant dissimulée par de lourds rideaux. Elle remarqua que, derrière un pan de ces derniers, plusieurs paires d'yeux scrutaient la salle. Des yeux d'enfants. Rose sentit son coeur battre plus vite. Des petits Mozart en herbe, de quatorze ans au plus... Rose se força à rester calme. La salle était bourrée de parents venus admirer la prestation de leurs rejetons.
À ce propos, Rose se demanda si la mère d'Artemis était venue le voir. La jeune femme se tourna et dut se lever à moitié pour voir les spectateurs assis à côté de Butler. Elle supposa que la femme brune à l'air triste, assise entre Butler et une jeune fille aux cheveux blonds lourdement maquillée en train d'écouter de la musique sur son walkman, était Angeline Fowl ; et fut ravie de voir des traces toutes récentes de larmes sur ses joues. La mémoire de Rose ne l'avait donc pas trahie.

Les lumières tamisées de la salle s'éteignirent, et Rose se rassit confortablement. Dans un bruissement mécanique et doux, les rideaux s'ouvrirent lentement. Les projecteurs de la scène s'allumèrent, révélant un piano dans un coin, des micros pendus au plafond, au-dessus des gradins réservés aux choeurs, des micros sur pied devant pour les solistes, et des pupitres un peu partout.
Une petite bonne femme vint à un des micros des solistes, et fit un rapide discours que Rose n'écouta pas du tout, toute son attention allant aux choristes vêtus de blanc qui s'installaient sur les gradins. Que des enfants. Rose était aux anges.

Après le départ de la bonne femme, la chorale interpréta la version ukrainienne du Carol of the Bells et Scarborough Fair, un vieux chant anglais. Un trio de solistes s'avança pour chanter In This Heart. L'une d'elle vint ensuite au micro et entonna joyeusement Firelands et Walking in the air, deux chants traditionnels, accompagnée de l'orchestre qui était arrivé entretemps.
Rose essaya vainement de repérer Artemis parmis le groupe de flûtistes, pendant que l'orchestre interprétait une version instrumentale de Still Haven't Found What I'm Looking For, une chanson de U2.
La jeune femme reconnut vaguement quelques chansons de My Bloody Valentine, diverses musiques classique au piano et une des suites de Bach interprétée par un violoncelle mal accordé, avant qu'Artemis n'entre enfin sur la scène, sa flûte à la main et une moue prétentieuse et renfrognée assombrissant son visage, qui paraissait presque translucide sous la lumière violente des projecteurs.
Rose ne put retenir un soupir exaspéré. Ce garçon avait la chance de participer à un concert – chose pour laquelle Rose aurait volontiers tué, du temps où elle se contentait d'accompagner la chorale de la Chapelle au piano –, et il boudait. Sa meilleure ennemie envoya une rapide prière à son Dieu pour que le jeune Fowl se ridiculise sur scène en guise de punition.

Hélas – ou heureusement, tout est relatif – le Dieu de Rose devait être en train de piquer un roupillon, car comme « humiliation » Artemis n'eut qu'un micro récalcitrant à se régler à sa hauteur. Rose se consola en pensant à la vraie punition qui attendait le jeune garçon, et retrouva sa bonne humeur.

Après avoir réglé ses comptes avec le micro, Artemis accorda rapidement sa flûte, et attendit le signal du chef d'orchestre pour entonner la Pavane de Fauré, accompagné d'un guitariste coiffé comme un balai espagnol. Et Rose, qui d'ordinaire détestait la flûte traversière, se crut transportée au paradis.
Fidèle à lui-même, Artemis interprétait le morceau avec un pur génie, et Rose, pendant un bref, très bref instant, se demanda comment elle était capable de le haïr. Il lui suffit de repenser à son ancien appartement pour que tout sentiment de culpabilité la quitte aussitôt. Mais elle ne pouvait nier qu'Artemis, judicieusement éclairé par les projecteurs, l'air à la fois concentré et parti dans un autre monde, donnant presque vie à un simple morceau de musique, avait presque l'air d'un ange. Inaccessible.
Rose sentit toute sa bonne humeur se dégonfler comme un ballon crevé. Elle entendit à peine les applaudissements tonitruants suivant la prestation d'Artemis. Tout ce qu'elle retint du reste du spectacle fut les deux autres morceaux qu'Artemis interpréta un peu plus tard, la Sonate pour flûte de Poulenc et la fameuse Sicilienne qui fut jouée sans la moindre fausse note.

Rose sursauta quand la lumière se ralluma. Les lourds rideaux dissimulaient à nouveaux la scène, et le public commençait à partir en commentant le spectacle.

-Excusez-moi, madame, vous bloquez le passage.

Rose se leva précipitamment pour laisser passer Butler. Ce dernier la remercia d'un léger signe de tête, imité par la jeune fille blonde qui n'avait pas quitté son walkman du concert. Angeline, en revanche, gardait la tête baissée et s'essuyait les yeux en reniflant. Rose ne cacha pas son sourire.

« Lorsque tu riais de moi, espèce de truie stupide, je t'ai frappée de la malédiction de mon bien-aimé Dieu, et tu n'as pas cessé de rire. Vois ce qu'il t'en coûte, désormais ! » jubila intérieurement Rose en emboîtant le pas de la veuve Fowl.

Dehors, la nuit était tombée et il neigeait. Rose se planta à l'entrée du Conservatoire, sous un lampadaire, regardant avec envie les boissons chaudes distribuées dans le hall. La jeune femme se sermonna. Elle avait à peine assez d'argent pour payer le bus afin de rentrer chez elle, et traverser Dublin à pied à onze heures du soir ne la tentait guère. Artemis, la sacoche contenant sa flûte à l'épaule, sortit du Conservatoire. Rose lui sourit. Un regard haineux lui répondit, et le jeune garçon rejoignit sa mère, la blondinette et le géant postés un peu plus loin. Il s'adressa à Butler, lui confia sa flûte et, ignorant le regard surpris et suspicieux de ce dernier, retourna dans le hall. À la surprise de Rose, les trois autres s'en allèrent.
Quand ils tournèrent le coin de rue, Artemis surgit du Conservatoire et fonça vers sa meilleure ennemie. Face à face, ils se toisèrent avec méfiance et défi.

-Le troll géant qui te sers de garde du corps a accepté de t'abandonner au Conservatoire de Dublin ? finit par demander Rose. J'aimerais bien savoir quel mensonge tu lui as servi, pour qu'il ait l'air aussi peu convaincu.
-Je lui ais dit qu'un ami m'avait invité pour le dîner.
-Ah ! Je comprends mieux pourquoi il ne te croyait pas. C'est très mal de mentir, tu sais. Tu peux aller en Enfer pour moins que ça.
-Dommage. J'aurais bien aimé aller au Paradis. Ça m'aurait évité de vous retrouver dans l'au-delà, si toutefois il en existe un. Comment avez-vous trouvé le concert ?

Rose hésita. Elle songea au mauvais tour qu'elle s'apprêtait à jouer à Artemis, et elle eut pitié de lui. Elle lui devait au moins d'être sincère.

-Vraiment très, très bien, répondit-elle. Toutes les prestations étaient bonnes, et... ça me fait mal au coeur de le dire à voix haute, mais tu es vraiment doué.
-Merci. Je savais déjà que je suis surdoué, mais je ne me doutais pas que les autres élèves se débrouillaient aussi. Ça fait plaisir à entendre.

Rose leva les yeux au ciel. Toute compassion la quitta sur le champ.

-Sale môme prétentieux.
-Et fier de l'être, rétorqua le jeune garçon avec un sourire amusé. Je peux venir manger chez vous ?

Rose retint un sourire enchanté. Si en plus, Artemis, lui facilitait la tâche ! La jeune femme se força à avoir l'air outrée par le sans-gêne du jeune Fowl.

-Et en quel honneur j'accepterais de nourrir un cancrelat comme toi ?
-Il y aura une part de vérité à mon mensonge, répondit Artemis d'un ton plus sec qu'il ne l'aurait voulu, vexé d'être traité de cancrelat. Vous feriez une bonne action, ce qui ne vous ferait pas de mal au passage.

Rose haussa les épaules.

-Si tu le dis. Mais je n'ai pas assez d'argent pour nous payer le bus à tout les deux. J'espère que ça ne te dérange pas de marcher.

~ Artemis

Malheureusement pour Rose, si, ça dérangeait Artemis de marcher. De plus, il était furieux contre elle. Le jeune garçon estima que c'était des raisons suffisantes pour chiper le portefeuille de Rose dans la poche de cette dernière et s'enfuir en catimini pour prendre le bus jusqu'à chez elle.
Installé bien au chaud à l'arrière du bus, imaginant avec délice Rose en train de courir dans le froid, Artemis n'en demeurait pas moins sur le qui-vive. Son instinct lui soufflait que son ennemie allait lui faire payer chèrement la perte de son foyer, et Artemis avait très vite compris que Rose n'était pas à sous-estimer, loin de là ; et il se demandait avec inquiétude si la perle était liée au châtiment qu'elle comptait lui faire subir.

Le bus s'arrêta à Phoenix Park, et Artemis quitta à regret sa place confortable, resserrant le col de son manteau. Il alla s'installer sur un banc devant le parc, recroquevillé sur lui-même pour échapper autant que possible à la morsure du froid. Le jeune Fowl se demanda, pour la millième fois depuis qu'il la connaissait, ce que Rose voulait vraiment dans sa quête de la Haine absolue. Et, comme pour les cent quatre-vingt dix-neuvième fois précédentes, Artemis ne trouva aucune réponse plausible à sa question. Il repensa soudain à la chanson que Juliet écoutait pendant qu'il essayait de réviser. Gimme Danger. Des bruits de pas précipités lui firent tourner la tête. Rose se précipitait vers lui, l'air très mécontente -ce qui est un euphémisme de taille-. Artemis se leva.

Gimme danger, little stranger...

«
Est-ce ça que cherche Rose ? Le danger ? » se demanda le jeune garçon alors que cette dernière s'effondrait sur le banc, à bout de souffle, une main posée sur son coeur.

-Sale... morveux, articula-t-elle entre deux respirations. Si je pouvais... t'arracher la tête.
-Je suis sûr que vous le regretteriez par la suite, répondit Artemis.

Rose ne répondit pas. Une bonne minute passa. La jeune femme se leva et se dirigea vers l'usine de Paddy, suivie par le jeune Fowl songeur.

-Rose, est-ce que vous connaissez Iggy & The Stooges ?

-De quoi ?

-Non... laissez tomber.

Rose farfouilla dans sa poche à la recherche de la clef de la porte de service de l'usine. Elle pâlit. Avec un air faussement coupable, Artemis les lui tendit avec le portefeuille.

-Je n'ai pas pu m'en empêcher.

Rose leva les yeux au ciel et ouvrit la porte en grommelant.

-Nous entrons dans un terrain dangereux, prévint-elle en laissant passer Artemis. Maintenant, tu me suis, tu regardes droit devant toi et surtout, tu la boucles !

Artemis ne protesta pas, malgré son envie de rire. Le duo traversa l'usine sentant la sciure et la cigarette humide au pas de course. Rose grimpa un escalier quatre à quatre, franchit un rideaux de perle et piqua un sprint dans un couloir, Artemis la suivant difficilement. La jeune femme ouvrit une porte sur laquelle était peint l'espèce de symbole qu'elle portait sur elle en médaillon (la croix avec le soleil), et faillit décapiter Artemis en claquant la porte.

-Vous êtes vraiment ridicule, dit Artemis d'un ton méprisant alors que Rose regardait par le trou de la serrure si Paddy était dans le couloir.
-On voit bien que ce n'est pas toi qui est forcé de vivre ici, rétorqua Rose, avec ce porc qui ne pense qu'à forniquer !

Artemis haussa les épaules et regarda le mobilier. Enfin, si on peut considérer le matelas dans un coin de la pièce et la caisse poussiéreuse posée au milieu comme un mobilier.

-Je n'ai pas réussi à convaincre Paddy de me prêter une couverture et un oreiller, dit Rose d'un air sombre. Dès que je veux faire la vaisselle ou me laver les mains, je suis obligé d'aller dans ses appartements, et cette ordure en profite pour...

La jeune femme se tut. Artemis ne savait pas quoi répondre.

-Où est le tableau de la fille aux cheveux roux ? finit par demander le jeune Fowl à Rose qui se dirigeait vers la caisse.
-Je l'ai caché, répondit-elle en sortant un saladier recouvert de papier aluminium et un set de table de la caisse. Je ne veux pas que Paddy s'en approche.

Artemis alla s'asseoir sur le lit.

-Au fait, ajouta Rose, elle a un nom, la « fille aux cheveux roux ». Mary Ann.
-Oui, je sais. La fille qui a vécu à la Chapelle, du temps où c'était un orphelinat comme les autres.
-À cause de ses cheveux roux, le prêtre du village, un vieux gâteux complètement taré, disait que c'était une sorcière, et elle était la tête de Turc de tous les autres orphelins. Quand elle a eu dix-neuf ans, des fanatiques dirigés par le prêtre l'ont capturée et l'ont brûlée vivante dans la crypte de la Chapelle. Aussi étonnant que ça puisse paraître, peu de gens au village se sont rendus compte de l'horreur de ce crime moyenâgeux. Le prêtre et ses complices ont été dénoncés à la police judiciaire, et les quelques personnes qui ont protesté à la mort de Mary Ann, chassées par les autres villageois, se sont réfugiées à la Chapelle...
-Et ont créé une secte conservant les principaux idéaux du christianisme mais abandonnant le dieu originel pour glorifier Mary Ann, compléta Artemis. Quelle délicate attention. Qu'est-ce qu'on mange ?
-Purée de pommes de terre, que j'ai faite moi-même ! répondit Rose après un lourd silence en s'installant à côté d'Artemis avec le saladier, deux assiettes ébréchées et des couverts à la main.

Artemis se pencha au-dessus du récipient et ne put retenir une grimace de dégoût.

-Charmante bouillie d'asticots.

La gifle faillit lui décoller la tête. De la purée tomba sur le matelas.

-Il y a longtemps que ça me démangeait. Et ne t'avises pas de l'ouvrir encore, cancrelat, parce que je meurs d'envie de recommencer.

Le repas se fit dans le silence. Artemis aurait bien voulu faire un aimable commentaire sur la purée froide et pleine de morceaux, mais sa joue brûlante lui fit garder le silence. Les deux ennemis ne se quittaient pas des yeux, leurs regards emplis de défi et de haine.
Rose posa son assiette vide sur le plancher.

-Je sais que tu n'es pas venu ici juste pour traiter ma purée de bouillie d'asticots. Qu'est-ce que tu veux ?

Artemis posa son assiette à son tour.

-La perle de ma mère. Ne faites pas cette tête d'innocent, Rose. J'ai compris que vous l'avez faite voler par Paddy quand il est venu travailler chez moi. Dites-moi où est cette perle.

Rose sourit. Artemis frissonna. Il détestait ce genre de sourires. Ce genre de sourires qui disaient que ce qu'il était sur le point d'entendre n'allait pas lui plaire.

-Tu sais que j'ai été invitée au mariage de tes parents ? Ton père disait qu'il ne pouvait pas se marier sans être soutenu par sa mascotte. Le but de cette invitation était évidemment de m'utiliser comme tête de Turc afin d'amuser la galerie ; mais du coup, j'étais là quand il a offert cette perle à Angeline. Une perle magnifique, une sorte de larme argentée de la taille d'un ongle. Mais tu l'as sans doute déjà vue, non ?
-Qu'est-ce que vous en avez fait ?
-C'est en ruminant ma colère contre toi que j'ai repensé à la perle, continua Rose, son sourire s'élargissant. Ta maman doit être très triste d'avoir perdu le premier cadeau que lui a fait son défunt mari, non ? Elle déprimait déjà à moitié depuis sa mort... que va-t-elle devenir si la perle demeure introuvable ?
-QU'EST-CE QUE VOUS EN AVEZ FAIT ? hurla Artemis.

Rose lui montra le plat de purée vide avec un sourire ravi et diabolique.

-Il y avait vraiment des gros morceaux dans cette purée, tu ne trouves pas ?

Artemis se jeta sur Rose et serra son cou de toutes ses forces. Rose s'empara de son assiette et l'écrasa sur la tête d'Artemis, qui hurla de douleur. Rose le saisit par les cheveux et le projeta sur le parquet. Artemis, des étoiles dansant devant les yeux, parvint à s'emparer d'une fourchette et la planta dans la main de Rose qui s'approchait. Du sang épais sortit de la blessure, mais la jeune femme parvint à rester de marbre et asséna une nouvelle gifle à Artemis.
Il parvint à se relever, mais Rose le saisit par le col et le propulsa sur la caisse, qui se brisa sous le poids du jeune garçon. Artemis tenta de bouger, mais tous ses membres lui faisaient horriblement mal. Un filet de sang coulait de sa tempe, là où Rose lui avait fracassé l'assiette sur la tête. La jeune femme s'approcha de lui, tenant sa main ensanglantée sur son coeur, et le toisa d'un air moqueur.

-C'est pas aujourd'hui que tu me battras de cette manière, dit-elle. Quand on est aussi petit que toi, il ne faut pas utiliser la force pour détruire quelqu'un ou quelque chose. L'intelligence, c'est ça la seule arme que tu as. Essaye d'y penser, la prochaine fois.

Rose prit Artemis dans ses bras et sortit de son « appartement ». Elle traversa rapidement celui de Paddy, quitta l'usine et, dans la rue, se dirigea vers Phoenix Park. Elle longea la grille du parc, s'arrêta devant un pub, près d'une cabine téléphonique. Elle ouvrit la porte de la cabine avec le coude et posa Artemis sur le siège en plastique. Elle lui tapota gentiment la tête et repartit tranquillement.

Artemis la maudit de toutes ses forces et tenta de s'emparer du combiné, mais la fatigue le terrassa et son bras retomba mollement. Il se roula en boule et finit par s'endormir.

 
 
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