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au 31 Mai 21 :
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Bec d'écaille, croc de plume
Par Jaiga
Originales  -  Romance/Fantaisie  -  fr
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    Chapitre 6     Les chapitres     64 Reviews     Illustration    
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Parades amoureuses

Disclaimer : Tous les personnages/ lieux/ périodes sont issus de ma propre imagination. J’ai cependant utilisé certains personnages pour des forums Rpg, ne vous étonnez donc pas si vous les croisez un jour, au hasard du net. :3

Notes :

- Je m’excuse par avance pour les fautes de grammaire ou d’orthographe qui m’ont échappée, j’avoue avoir des lacunes dans ce domaine, en particulier sur un ordinateur …

 _____________________________________________________________________

Chapitre 6 : Parades amoureuses

Le premier réflexe de Shézac, en posant un pied dans l’immeuble, fut de retirer son bonnet et de secouer énergiquement sa longue chevelure tant bien que mal maintenue en arrière par un élastique. Entrant juste à sa suite, Fallnir fit exactement de même, si ce n’est qu’à défaut d’avoir les cheveux longs, il se contenta de glisser une main rapide dans ses courtes mèches auburn.

Ils se trouvaient dans un hall de taille raisonnable, étonnant mélange de modernité et de vétusté. La lumière était douce, diffuse, et sur l’un des murs, une grande plaque de marbre énumérait les différents étages et boutiques de la tour, vraisemblablement baptisée « la Volière ».

Les phénix pouvaient parfois faire preuve d’un manque affligeant d’imagination.

Une cage d’escalier et un ascenseur assez large s’ouvraient sur un côté, deux portes de bois, de verres et de dorures se découpaient sur l’autre ; visiblement, un organisme quelconque occupait cette pièce du rez-de-chaussée, mais le local était plongée dans le noir.

Cependant, ce qui marqua le plus Fallnir fut cette porte à double battant située au fond du hall, colorée et exotique, de laquelle filtrait un vacarme assez impressionnant. Elle était surmontée par une petite enseigne de néon lumineuse, qui éclairait une bonne partie de l’entrée de sa belle lumière jaune.

-Il y a une boite de nuit, ici ? S’enquit le dragon en dévisageant le « Yellow bird » lumineux.

Shézac retira son anorak, et le jeta sur son épaule, nonchalamment. Son sac de voyage à la main, il sourit, légèrement, et désigna l’escalier du regard.

-En quelque sorte. Il faut bien qu’ils gagnent leur vie. Tu viens ?

Il s’engouffra sur les marches sans attendre la réponse, ses cheveux noués se balançant dans son dos. Fallnir lança un vague regard de regret à l’ascenseur, et avec un soupir, partit à sa suite.

-Shézac ! Attend, je peux pas… je peux pas rentrer ici !

S’arrêtant sur la marche qu’il venait de gravir, Shézac le toisa de toute sa hauteur, les mains sur les hanches.

-Et pourquoi donc ? T’as le vertige ?

Fallnir se frappa le front. Parfois, le blond pouvait être incroyablement stupide et long à comprendre.

-Je suis un dragon, Shézac. Un dragon. Je vais me faire lyncher, si jamais un phénix apprend que je suis ici.

Le démon balaya l’air comme si un moustique venait l’importuner, et poussa un soupir.

-Ne t’inquiète pas, je me suis arrangé avec le chef de l’endroit. Il n’y a aucun problème, tu peux rentrer sans soucis.

Peu convaincu mais bien forcé de suivre son guide, il fut alors entraîné dans un incroyable dédale de pierre et de marches.

En tant que dragon, il n’avait pas eu souvent l’occasion de pénétrer dans une tour phénix. Les deux peuples connaissaient, à l’instar des anges et des démons, quelques différents ancestraux qui limitaient de beaucoup leurs relations, quelles soient sociales ou commerciales.

Les dragons étaient un peuple de mercenaires, les phénix de commerçants ; s’il arrivait parfois que les seconds requièrent les services des premiers, les contacts étaient néanmoins plutôt rares.

Des rares souvenirs et impressions qu’il lui restait, Fallnir pouvait cependant affirmer se trouver dans une tour d’assez grande importance politique, mais pas énormément peuplée en comparaison de certains autres édifices phénix. Ainsi, les décorations, du moins si l’on se penchait soigneusement sur les plafonds ou les demies colonnes d’époques, étaient extrêmement travaillées et soignées dans leurs détails. Des gravures, disséminées ça et là sur les murs, faisaient l’éloge de la famille royale, ou des richesses et du prestige de telle ou telle lignée qui avait participé à la construction ou à la protection des habitants de cette tour. Mais les étages ne semblaient pas très vastes, et d’une manière générale, le bâtiment était beaucoup mois haut que ceux que le dragon avait eu l’occasion de visiter. Il se souvenait d’ailleurs parfaitement d’une tour immense qu’il avait un jour aperçu, aussi large qu’une ville, et tellement haute qu’elle semblait chatouiller les nuages…

Non, la Volière avait sans doute été conçue pour abriter une communauté réduite de personne, et avait pour fonction principale la politique et le commerce.

Avait eu, car les activités politiques semblaient dorénavant plutôt réduites. A en juger par le nombre de boutiques et de magasins quelconques qui se disputaient les premiers étages, les visites officielles d’ambassadeurs étrangers devaient se faire plus rares, et le bâtiment déserté avait effectué une reconversion...

Au bout de plusieurs minutes, un brutal changement s’opéra sur le décor.

Ils arrivèrent face à deux portes de bois et de fer, solidement verrouillées, qui empêchaient de monter plus haut dans les étages. Un couloir s’ouvrait juste sur sa gauche, et un panneau, écrit au feutre d’une belle écriture ronde, était déposé sur la poignée ancienne et rouillée.

« Accès interdit, partie désaffectée et interdite au public ».

Fallnir resta planté devant, les sourcils relevés.

-Et maintenant ?

Shézac lui sourit, un de ces sourires à la fois amusés et mystérieux, qui le caractérisaient tant.

-Observe, et apprend.

Le démon s’approcha à son tour, et dans un geste solennel, posa sa main sur le panneau de bois. Le dragon recula, interloqué. Allait-il faire appel à la magie, ici, dans un monde qui en était autant dénué ? Pourtant, le blond n’était pas un démon particulièrement puissant. A ce qu’il savait, il n’était pas particulièrement reconnu pour sa force dans la communauté… Avait-il des talents cachés, dont il ne lui avait jamais fait part ? A moins que ce ne soit un mécanisme caché, par mesure de sécurité, et qu’il cherchait le moyen de l’activer ou de le détourner. Ce ne serait pas la première fois qu’une porte céderait aux doigts de fée du démon… Fallnir fronça les sourcils, impatient d’assister, il en était sûr, à un exercice d’une grande maîtrise.

Soudain, portant rapidement la main à sa poche, Shézac dégaina avec un claquement sec son téléphone portable.

-Yo, c’est moi, tu pourrais nous ouvrir ?

Le dragon sentit une grande lassitude s’abattre d’un seul coup sur ses épaules.

Mais avant même qu’il n’ait eu le temps de soupirer, un cliquetis retentit, et dans un grincement sinistre, l’un des battants de bois coulissa, pour leur laisser le passage. Il se referma derrière eux sitôt qu’ils l’eurent dépassé, sans la moindre trace de présence vivante pour l’actionner. L’auburn se retourna pour l’observer, surpris.

Ca, c’était une belle démonstration de magie.

Ils gravirent encore un nombre incalculable de marches. Mais celles-ci étaient, à l’image des murs, en grosses pierres de taille, et régulièrement gravées et embellie par des motifs et des inscriptions. Contrairement aux étages inférieurs, nulles mesures de sécurité rébarbative n’avaient entaché la beauté des lieux. Pas besoin d’extincteurs sur les murs, pas besoin de recouvrir l’escalier et le sol de lino et de rambardes, pas besoin de lampes blanches et trop vives. La lumière de cet escalier était douce, bleutée, et provenait de petites appliques murales, dont les ampoules étaient protégées par de petites plaques de verre fumé.

Cela conforta son idée que cette tour était réellement un ancien lieu politique.

Au bout de plusieurs minutes de marche, l’escalier se termina pour de bon. Ce n’était pas tout à fait exact, les marches bifurquaient et continuaient encore sur quelques mètres ; mais en tordant le coup, on pouvait apercevoir la porte de fer qui fermait l’accès au toit. Fallnir posa son sac au sol avec un réel soupir de soulagement.

Toute cette escalade lui avait écorchée l’épaule, et il se félicita une fois de plus de n’avoir emporté qu’un strict minimum d’effets personnels. Shézac fit de même, mais au lieu de s’engouffrer dans le petit couloir conduisant visiblement à leur objectif final, il s’approcha directement du dragon, et à sa grande surprise, entreprit de réajuster sa tenue.

-Enlève ta veste… Referme moi ça… Tiens toi un peu plus droit… Attend, bouge pas.

Le démon le peigna du bout des doigts, réarrangeant les mèches rebelles que le vent avait décoiffé. Sous le coup de la surprise, Fallnir se laissa faire. Puis, réalisant et voyant que le blond ne semblait pas en avoir fini avec lui, il se recula d’un pas.

-Je peux savoir ce qu’il te prend ?

Shézac ne répondit pas, et maintenant son élastique entre ses lèvres pincées, s’occupa de sa propre coiffure.

-Ils nous reçoivent ici gracieusement, il vaut mieux faire bonne impression, répondit-il simplement en nouant à nouveau ses longues mèches blondes.

Le dragon le regarda fixement dans les yeux. Il craignait encore une mauvaise plaisanterie, un piège, une entourloupe, bref, il ne faisait pas confiance au démon.

Le futur lui apprit que ce fut peut-être l’une des rares fois où il eut tort. Ou du moins, tout dépendait de sa définition personnelle de l’expression « mauvaise plaisanterie ».

A présent fin prêt, abandonnant sacs et vestes sur le pallier, ils se dirigèrent d’un même pas vers les lourdes portes en bois. D’un geste fluide, Shézac les ouvrit. Il pénétrèrent dans une vaste pièce rectangulaire, abondamment éclairée en ce début de soirée, mais royaume de la poussière et du désordre. Le seul lieu qui échappait à la pagaille, c’était un fauteuil de pierre, au milieu de la salle. Devant lequel se tenaient deux phénix, debouts, l’un légèrement en retrait par rapport à l’autre.

Le premier, celui qui se tenait légèrement en arrière, était grand, svelte, élancé, aux cheveux presque aussi dorés que ceux de Shézac. Une longue épée dans une gaine de cuir pendant à son flanc, et il darda sur eux un regard inquisiteur, sitôt qu’ils eurent posé un pied sur la première dalle du sol.

L’autre était plus petit, plus frêle, et sans doute beaucoup plus jeune. Une lueur de malice, mais aussi un air de noblesse, brillait au fond de son regard. Une mèche couleur lilas lui tombait sur le visage, alors que ses prunelles, de cette même couleur si proche de la couleur maudite, se posaient sur le dragon.

Ce dernier se sentit frémir. Et instinctivement, par un réflexe qu’il avait longtemps cru oublié, il posa un genou à terre et baissa le regard. Nil n’avait nul besoin d’un coup d’oeil sur le côté pour deviner que son compagnon l’avait imité. D’ailleurs, comme pour confirmer ses suppositions, la voix du démon s’éleva juste après cette pensée.

-Je vous remercie, prince Lékilam, d’avoir accepté de nous recevoir ce soir.

Il y eut un moment de silence, à peine quelques secondes. Fallnir tenta de se fondre dans une des aspérités du sol pavé de pierre.

Lorsque Shézac lui avait dit qu’ils logeraient à proximité de la personne qu’il recherchait, Fallnir avait été étonné. Il avait d’abord pensé à un petit appartement dans le centre ville, où ils pourraient se fondre sans difficultés et échapper à la surveillance des phénix

Mais en pénétrant dans ce lieu, il s’était aussi rappelé qu’en dehors de leur monde, les tours phénix, ou tout du moins les villes où ils résidaient, abritaient à présent une grande population d’étrangers. De fait, le seigneur, le noble ou le chevalier qui avait la responsabilité de la tour les aurait forcément découverts un jour, et convoqués pour les rencontrer. Mais il n’aurait sans doute pas fait attention à deux individus isolés plus d’une minute, et aurait fermé les yeux, toléré leur présence sans beaucoup de réticences, après un interrogatoire en règle.

Depuis le début, Fallnir s’attendait donc à rencontrer quelqu’un d’assez important, pour s’être vu confié la gérance d’une tour, mais en même temps de rang peu élevé dans la noblesse phénix, pour avoir été envoyé dans un coin aussi reculé.

Mais le prince hériter en personne… Aussi loin de leur monde d’origine et dans un lieu aussi petit et discret, cela semblait presque inconcevable, et l’idée ne l’avait même pas effleuré.

Cependant, c’était loin d’être le principal souci de Fallnir, bien au contraire.

Il était un dragon, ennemi quasi héréditaire du peuple phénix, et il se tenait juste en face de leur prince. Dans un sens, il s’agissait de nouveau d’une mauvaise plaisanterie. Mais il se félicita de s’être laissé rhabillé et repeigné, tout en se jurant d’étriper son compagnon dès qu’ils seraient seul.

Quoiqu’il devait aussi avouer qu’il n’avait pas pensé à poser la question. Il se serait sentit beaucoup moins gêné devant un simple noble ou un soldat, aussi gradé fut-il.

-Relevez-vous

La voix était claire, jeune, douce. Mais l’ordre s’y faisait néanmoins sentir. Cette particularité qu’avaient les souverains, à parler à la fois avec douceur et autorité, l’avait toujours profondément étonné. Mais peut-être que cet art de contrôler sa voix faisait partie de l’enseignement de base des jeunes princes.

Ils s’exécutèrent, époussetant au passage le genou qui avait été en contact avec le sol poussiéreux. Le prince posa son étrange regard sur eux, et Fallnir sentit un nouveau frisson le parcourir. Ce regard… il n’avait jamais été particulièrement superstitieux, mais les maudits étaient plutôt rares, chez les dragons.

Et pour cause, ils ne vivaient généralement pas très longtemps.

-Je ne vais pas y aller par quatre chemins, au diable le protocole et les procédures. Nous n’accueillons qu’en de très rares occasions des personnes étrangères à notre peuple. Et…

Fallnir sentit le regard étrange du prince le détailler, mais ses propres yeux étaient tournés vers le bas.

-… Je dois avouer qu’en d’autres circonstances, j’aurais refusé. Cependant…

L’étrange regard se déplaça sur le démon, au grand soulagement du dragon. Il se sentit un instant plus calme et détendu, jusqu’à ce qu’il remarque que le second phénix le détaillait toujours de manière insistante.

-…Quelqu’un semble vous faire confiance, et j’ai une très grande estime pour ce quelqu’un.

Le dragon fronça imperceptiblement les sourcils, mais n’osa cependant se tourner vers son compagnon. Quelqu’un que le prince tenait en haute estime ? Peut-être était-ce cet ami que Shézac devait aller voir ?

Alors son histoire était vraie… Le blond ne s’inquiétait nullement pour lui, il ne l’avait accompagné que dans l’unique but de revoir cette personne. Curieusement, Fallnir ne s’en sentait pas soulagé.

- Je vous souhaite donc la bienvenue parmi nous. Vous êtes invité à demeurer ici aussi longtemps que vous le souhaiterez. Oh, une petite chose. Je ne tiens pas à savoir pourquoi vous êtes ici, ni ce que vous ferez de vos journées. Chacun à ses secrets, j’ai les miens, vous avez les votre, alors tâchez de ne pas oublier cela et de respecter les autres pensionnaires. Pavel ?

Le phénix qui jusque là était resté en retrait sembla soudain sortir de ses pensées, et sans détacher ses prunelles dorées des deux compagnons, fourra une main dans sa poche. Il en sortit deux trousseaux de clef, qui leur lança négligemment, et que Shézac réceptionna avec adresse.

-Je vous remercie encore, votre altesse.

Il sourit, tout doucement, et s’inclina profondément.

-Bien.

Le prince lui rendit son sourire avec gentillesse, et hocha la tête.

- Vos appartements sont indiqués sur les clefs. Soyez à la salle commune demain, à midi pile. Sur ce, je vous souhaite le bonsoir.

Comme un automate, Fallnir fit à son tour une profonde révérence, et tourna les talons, le plus rapidement possible. Il devait s’éloigner d’ici, au plus vite, avant de commettre une bévue irréparable. S’il était resté interdit devant la prise de parole bien peu conventionnelle et digne de son rang du prince, il n’avait à présent qu’une envie, s’en aller. Même si l’entretien n’avait duré en tout et pour tout que quelques minutes, même si le prince ne s’était pas directement adressé à lui, il se sentait déjà mortifié par cette rencontre.

D’ailleurs, sitôt que les lourds battant de bois se furent refermés derrière eux, il se tourna vers le démon, d’un mouvement brusque.

Des flammes brûlaient au fond de ses yeux.

-Cours, Shézac. Le plus vite possible.

Le blond lui fit un sourire dégoulinant d’innocence, et avant que le dragon puisse ajouter quoique se soit, détala dans les escaliers, riant à gorge déployée. Fallnir se fit une joie malsaine de lui courir après.

--

Lékilam soupira, longuement, et se passa une main dans les cheveux. Il était fatigué. La journée avait été épuisante, chargée de documents et de traités commerciaux à étudier. Parfois, il lui arrivait de regretter de ne pas être né dans une famille royale chimère, ou même nymphe. Les deux peuples n’étaient pas réputés pour leurs talents pécuniaires, mais plutôt pour leurs longues ballades dans la forêt.

Ca, ça lui aurait plus, comme job...

Mais il devait également avouer que sa fatigue était en partie due à certaines de ses activités nocturnes, qui…. Et aussi, en milieu de journée, il…

Alors qu’il se dirigeait d’un pas lent vers son trône de pierre, le prince changea brusquement d’itinéraire, et acheva sa course dans les bras de son garde du corps. Il s’y bouina avec ce qui ressemblait fort à un ronronnement de plaisir, et noua ses deux bras frêles autours de l’abdomen de son blond préféré, enfouissant sa tête sous une épaule.

Avec un soupir d’exaspération, Pavel referma son propre bras autour de la taille fragile, et glissa l’autre dans les mèches violettes de son prince.

-Léki, ça va faire trois fois, aujourd’hui…

Lékilam émit un grognement boudeur, et se resserra un peu plus contre lui.

-Mais aujourd’hui se termine dans quelques heures.

--

Les clefs cliquetèrent en tournant dans la serrure. La porte émit quelques réticences à s’ouvrir complètement, comme si elle refusait de laisser le passage à la vive lumière du couloir, qui ne se fit pourtant pas prier pour investir la pièce obscure.

C’était une assez vaste chambre, voire même un studio, bien que pour l’instant dépourvue de beaucoup d’ameublement. Le strict minimum, encore presque neuf, comme si rien n’avait jamais vraiment servi mais se trouvait pourtant là depuis longtemps. Le lit et les rideaux semblaient être propres et frais, et les draps reposaient sur le matelas, sagement pliés en attendant que quelqu’un vienne faire le lit. Une très légère odeur de renfermé flottait dans l’air, mais une personne était visiblement venue aérer dans la journée.

Avec un soupir, Fallnir posa son sac au pied du lit, et balança son anorak sur l’unique fauteuil de la pièce. Il lui fallut un certain temps pour découvrir l’interrupteur de la lumière, camouflé derrière la porte grande ouverte de la salle de bain.

Il découvrit alors son nouveau home sweet home sous une nouvelle lumière, plus vive et plus blanche que celle du couloir. Certains auraient dit que le tout manquait encore sérieusement de décoration, de babioles diverses, de cadres sur les murs, de couverts colorés pour orner le plan de travail de la kitchenette.

Mais cela lui convenait parfaitement.

Il était dans l’un des étages les moins peuplés, vers le sommet de l’immeuble. Shézac était beaucoup plus bas, d’après ce que le démon lui avait soufflé, juste avant que les portes de l’ascenseur ne se referment sur lui.

Heureusement pour lui, d’ailleurs. Quelques secondes de plus, et Fallnir le rattrapait pour lui faire subir des tortures toutes plus atroces les unes que les autres. Peut-être que les autres pensionnaires n’auraient pas apprécié de voir leur bel immeuble tout maculé de sang et de bouts de chairs mutilées. Peut-être que dès le premier jour, ça n’aurait pas fait très bonne impression. Peut-être que le prince n’aurait pas non plus aimé avoir un cadavre sanguinolent sur son palier. Et puis peut-être que Shézac se serait révélé plus coriace que prévu.

Malgré tout, il n’avait pas pu retenir cette pulsion meurtrière envers cet espèce de crétin dégénéré atrophié des neurones.

Il soupira.

A présent, son sang avait retrouvé une température normale, et ses envies assassines étaient parties. Il n’avait plus qu’à s’occuper de son installation, avant de… avant…

Ses paupières se fermèrent, et il se laissa tomber sur le matelas nu, un sourire sur les lèvres. C’était une réaction extrêmement peu mature et intelligente, digne d’une adolescente lors de son premier amour, il le savait.

Mais c’était comme ça.

A la simple pensée qu’il allait pouvoir le revoir, ne serait-ce que de loin, entendre le son de sa voix, l’effleurer peut-être, par inadvertance… Son cœur se mettait à battre anormalement vite, et son esprit se brouillait.

D’un seul coup, il songea qu’il était plus que temps d’inaugurer la douche.

Il en ressortit quelques minutes plus tard, les cheveux encore humides, vêtu d’habits propres, et surtout, beaucoup plus calme et détendu. Il allait pouvoir profiter de la soirée pour se poser, finir de s’installer, et par dessus tout, réfléchir, longuement, à ce qu’il allait faire par la suite.

Comment allait-il retrouver Ehissian ? Avec un peu de chance, il tomberait sur lui au détour d’un couloir… Mais il ne fallait pas non plus espérer. La tour avait beau être petite, elle n’en était pas moins peuplée par un nombre assez conséquent de phénix. Et il se voyait mal taper à toutes les portes pour savoir s’ils ne connaissaient pas un phénix aux cheveux bleus. De toute manière, il avait demandé de l’aide à suffisamment de personne et à présent, il devait se débrouiller seul. Il lui fallait donc réfléchir au moyen de procéder.

Shézac ne lui en laissa pas le temps. Il entra en un coup de vent, alors que le dragon était à mi chemin de la porte. Il s’avança vers lui, le sourire aux lèvres, chamboulant déjà tout alors que rien n’était encore déballé. Il s’était changé, avait renoué ses cheveux, revêtu un pantalon sombre et une autre chemise, plus claire et partiellement ouverte.

Fallnir en resta un moment sans réaction.

Par nature, les démons étaient relativement bien faits de leurs personnes. Après tout, ils étaient un peuple charnel, de débauche, de combats, de rapports de forces et de séductions à tout va. En plus d’être grands, ils avaient le mérite de posséder des yeux pour lesquels on aurait pu se damner, d’être sportifs et minces, musclés, séduisants…

Le blond était un parfait représentant de son espèce. Mais il possédait une qualité de plus : il savait s’habiller.

Ce qui n’était visiblement pas le cas de tout le monde, selon le regard qu’il lança à la tenue de dragon.

-Enlève moi ça tout de suite.

Et sans autre forme de procès, il s’agenouilla devant le sac de voyage de l’auburn, entreprenant de le vider joyeusement, afin d’en inspecter soigneusement le contenu.

Fallnir le regarda faire avec surprise, puis incompréhension. L’intérêt, de se mettre sur son trente et un, alors qu’il venait de croiser un prince en jean et en basket ?

-Tiens, enfile moi ça, ordonna le blond en lui tendant une chemise qui se rapprochait de la couleur de cheveux du dragon.

Ce dernier attrapa le vêtement, sans toutefois l’enfiler, et regarda fixement son compagnon.

-Je peux savoir ce qu’il te prend ? J’étais en train de déballer mes affaires, je te signale.

Shézac lui rendit son regard, soupir à l’appui.

-Mon petit Fallnir… C’est un grand jour, aujourd’hui, il faut que tu sois irréprochable.

Fallnir n’aimait pas quand le démon lui faisait ces yeux là. C’était mauvais signe. Ca montrait que non seulement, il en savait plus qu’il n’était censé en connaître, mais aussi qu’une longue séance d’essayages et de réflexions allait commencer.

Et il ne se trompait pas.

Une bonne demi-heure plus tard, Shézac poussait avec enthousiasme la porte du club, un Fallnir grognon sur les talons.

Aussitôt, le bruit assourdissant de la musique manqua de lui crever les tympans. Le brouhaha en général l’insupportait ; rester dans un lieu public bondé lui était généralement difficilement supportable. Mais quand le lieu était public, bondé, et particulièrement sonore, l’effort n’en était que multiplié. De plus, la lumière trop vive des spots lui fit instantanément mal aux yeux. Ses pupilles mettaient toujours un temps considérable à s’adapter à la lumière.

Et puis, ce n’était certainement pas là qu’il allait trouver le moyen de rencontrer Ehissian. Trop de monde, trop d’humains, trop de bruits pour réfléchir correctement, ses sens étaient perdus, si bien qu’il ne pouvait déjà plus compter sur sa vue et son ouïe.

Shézac pensait peut-être qu’il s’agissait d’une bonne idée, que ça lui viderait la tête de faire un petit tour sur la piste de danse, mais lui en pensait tout le contraire. Perte de temps, perte d’énergie, perte d’esprit. Fallnir n’avait qu’une envie, fausser compagnie au démon, faire demi tour, et retourner se coucher en attendant le lendemain, pour enfin retrouver celui qu’il désirait tant revoir, depuis déjà deux jours…

Alors, pour la première fois depuis qu’il était rentré dans la pièce, ses yeux se posèrent sur la scène en contrebas.

Il crut que son cœur allait s’arrêter de battre, tellement il en fut surpris. Ses genoux faillirent lui faire défaut, et immobile, tout en haut de l’escalier qui conduisait à la grande salle, ses yeux devinrent aussi ronds que des billes.

Ehissian était magnifique, comme la première fois qu’il l’avait vu.

Son corps était toujours aussi beau, toujours aussi svelte, toujours aussi fragile. Le phénix était taillé comme une allumette. Ses cheveux sombres, qui s’arrêtaient à mi-chemin entre ses oreilles et sa nuque, brillaient d’un éclat nouveau sous la lumière des projecteurs. Il portait des vêtements longs et clairs, qui cachaient ses bras jusqu’au poignet. Fallnir se souvenait très bien de chacune des cicatrices qu’il y avait sous cette chemise, pour les avoir longuement effleurées. Involontairement, il se rappela de la texture si douce de sa peau, et du contraste que faisaient toutes ces traces trop blanches ou trop rouges sur l’épiderme si pâle, du frémissement de sa chair chaque fois que ses lèvres ou ses doigts en effleuraient une, et des soupirs qu’il lui arrachait parfois, en…

Avec amusement, Shézac avait observé la réaction inhabituelle de son compagnon, puis avait suivis son regard perdu, jusqu’à la scène où chantait le jeune phénix. Un sourire se dessina sur ses lèvres, et il se retourna vers le dragon, le tirant brusquement de sa rêverie.

-Alors c’est lui, Mister plume bleue ? Je comprend pourquoi t’as fait tout ce chemin pour le revoir.

Fallnir devint subitement aussi rouge que sa chevelure et tenta vainement de balbutier une réponse, pour se sortir de ce mauvais pas. La voix claire et chantante du phénix lui parvint alors aux oreilles, et sans s’en rendre compte, il se tourna de nouveau vers la scène… Il entendit clairement le démon soupirer, mais n’y fit pas plus attention que ça, absorbé qu’il l’était par le mouvement gracieux de la chevelure du chanteur.

Il se sentit tiré par le bras, sans plus de réaction, et ne reprit véritablement connaissance qu’une fois tout en bas de l’escalier, à l’orée de la forêt de jambes et de bras de la piste de danse.

Brusquement, il réalisa. Complètement affolé, il tourna la tête de tous les côtés, cherchant un échappatoire, une idée, n’importe quoi, du moment que la situation se dénouait. Il n’était qu’à quelques mètres de lui, à quelques mètres à peine de son sourire, de sa peau, de ses doigts… C’était trop tôt, et à la fois trop tard, il n’était pas encore assez préparé, et à la fois beaucoup trop.

-Je… Shézac… Je ne sais pas…

Le blond le fit taire d’un mouvement de tête. Il posa ses mains sur ses épaules, doucement, pour l’apaiser.

-Tutut. Donc, c’est bien lui, celui que tu cherches ?

Le regard marin se plongea dans le sien, mais l’auburn détourna le sien au bout de quelques secondes. Trop profond pour lui. Il se refusait qu’on puisse lire ainsi dans son âme, mettre à nu ses sentiments, avec autant de facilité qu’un simple regard.

-Je… Oui…

-Okay.

Les mains sur ses épaules le relâchèrent, lentement, et un doigt se posa entre ses deux yeux, le faisant loucher. Fallnir se laissa faire, docile, ou peut-être encore trop affolé pour réagir.

-Alors ne bouge pas, et regarde bien. Si tu le perdais de vue, ça risquerait de compliquer les choses.

Le dragon ne comprit pas le sens des paroles du démon, et avant qu’il puisse lui demander plus de précision, il avait déjà disparu dans la foule, s’éloignant avec une agilité et une aisance déconcertante.

C’est de cette manière qu’i se retrouva juste devant la piste de danse, seul, et complètement dérouté.

--

Lyde était un phénix à la peau couleur café, au visage carré, et aux cheveux de jais. Il était assez grand, et plutôt massif pour quelqu’un qui ne pratiquait pas plus que ça d’activité physique. Cependant, malgré sa carrure d’armoire à glace, qui pouvait parfois se révéler utile lors de certaines soirées agitées, il était certainement l’habitant le plus calme et bienveillant de tout l’immeuble.

Peut-être parce que, en tant que barman, il était celui à qui l’on confiait tout ses problèmes, tout en essayant de les noyer dans l’alcool, qu’il offrait parfois gratuitement selon l’état de déprime avancé de son client. Pour cette même raison, on lui confiait aussi tout ses rêves et ses espoirs, voire même parfois ses fantasmes, la langue déliée par la boisson.

Peut-être parce qu’il avait des allures de grand frère cool, avec ses rastas, ses deux rangées de dents blanches tout le temps dévoilées, et ses larges épaules rassurantes.

Mais surtout parce qu’avec sa fiancée adorée, une adorable vendeuses de la boutique de vêtement de la Volière, il jouait à ce qui se rapprochait le plus d’une agence matrimoniale.

Propriétaire du club qu’il avait ouvert avec la bénédiction du prince, à l’époque où celui-ci craignait de voir sa tour dépérir, membre de l’habituel clan du repas du soir, barman et accessoirement mécène des Feather, fiancé avec l’une des plus grandes commères de l’immeuble, il était probablement celui qui avait le plus de contact avec tout le monde en une seule journée.

Il savait donc sur le bout des doigts qui était libre, qui ne l’était pas, qui se comportait de quelle manière, et qui préférait tel ou tel type de personnes…

Pour lui, l’amour, c’était comme une piste de danse.

D’abord, on restait dans son coin, seul, solitaire, à attendre sagement sur une chaise ou au comptoir. Et puis quelqu’un s’approchait, ou l’on remarquait une autre silhouette solitaire, et intrigué, on s’approchait, on entamait la discussion, avant de l’entraîner sur la piste, avec la joie et la passion d’une première fois.

On pouvait ainsi danser pendant longtemps. Une chanson, deux, trois… peut-être même des dizaines, jusqu’à ce que la fin de la soirée mette définitivement fin à la fête de la vie.

Mais beaucoup, au bout de quelques danses, se séparaient finalement, et retournaient errer seul sur la piste, passant de partenaire éphémère en partenaire éphémère, ou retournant tout simplement se morfondre sur le bord. Jusqu’à ce qu’une nouvelle personne survienne, et qu’à nouveau, la danse recommence…

Lyde ressentait toujours un sentiment indescriptible, quand il parvenait à réunir deux danseurs solitaires.

Si pour lui, les chansons s’enchaînaient déjà depuis des siècles avec la même personne, sans que la danse ne s’interrompe, d’autres ne connaissaient pas cette joie, et il servait tous les soirs à de pauvres gars esseulés qui désespéraient de faire le premier pas. Il suffisait de repérer une autre jeune personne, dans le même état que lui, de leur tirer à tous les deux les vers du nez, et s’il jugeait que la danse avait des chances d’être longue, il suffisait de les pousser l’un vers l’autre, l’air de rien, par des petits gestes ou des paroles anodines.

Il en avait formé, des couples. Des dizaines, peut-être même des centaines, et pas seulement depuis qu’il était barman. C’était comme un don chez lui, un sixième sens. Il parvenait à voir qui serait le meilleurs partenaire pour qui.

Pour Kellnet et Elécy, il n’avait eu, à son plus grand regret, aucun rôle à jouer. Les deux tourtereaux dansaient déjà ensembles à leur arrivée à la Volière. Cependant, aussi soudés soient les deux phénix, il ne pouvait s’empêcher de penser que, parfois, la chanson qu’il avaient entamés serait la dernière. Il fallait dire, aussi…

Kellnet et Elécy étaient ce qu’on pouvait qualifier de caractères «entiers ». Autrement dit, ils pouvaient tous les deux être aussi aimables et gracieux que des portes de prison, se prendre le bec pour des petites choses insignifiantes, se chamailler au sujet de tout et de rien.

Pour le roux, la seule chose qui comptait, c’était sa guitare, son micro, son petit bout et la jeune mère qui allait avec.

Pour la brune, c’était les gosses, son gosse, et le père qui allait également avec.

Dans les deux cas, on retrouvait à peu près quelques points communs. Mais dans les deux cas, il y avait aussi beaucoup de différence.

Quand certaines se glissaient avec plaisir sous la couette, près du corps chaud de leur amant, après avoir bordé tendrement leur petite boule de plume adorée, Elécy devait se contenter de la lumière crue, de la musique assourdissante, et d’un lit froid et désert jusqu’à une heure avancée de la nuit. Kellnet n’avait pas besoin de beaucoup d’heures de sommeil, et cela lui permettait de consacrer la plus grande moitié de sa nuit à la musique, sans pour autant en connaître les conséquences le lendemain matin.

Mais Elécy n’appréciait que très moyennement de passer après un simple bout de plastique à corde. Alors dès qu’elle pouvait s’approprier son phénix, elle ne s’en privait pas.

Comme ce soir, par exemple.

Un Kellnet réduit au silence juché sur une chaise de bar, sa dulcinée chantonnant à côté de lui, la tête contre son épaule, maugréait en silence tout en pulvérisant son verre du regard. Un liquide doré remuait à l’intérieur, sans doute extrêmement délicieux, mais sa gorge le brûlait tellement qu’il n’avait pas le cœur d’y toucher. Elécy, elle, en était déjà à sa quatrième bière, et n’allait certainement pas tarder à s’effondrer de sommeil dans les bras de son amour. Ses joues et son nez avaient d’ailleurs pris une charmante teinte rosée.

Le tableau était adorable.

Sur la scène, sous les spots lumineux, Ehissian se démenait, et chauffait très efficacement la salle.

Lyde devait reconnaître que le jeune homme avait une très belle voix, qui s’adaptait à tous les styles de chansons, et qui sonnait très agréablement à l’oreille.

Elle n’était, certes, pas aussi extraordinaire que la voix d’une nymphe ou d’un démon, mais le phénix n’avait rien à leur envier. Et puis… Il était agréable à regarder, et possédait un certaine charisme.

Il se demandait parfois pourquoi est-ce qu’il n’arrivait pas à lui trouver un partenaire, alors qu’il avait pourtant tout pour plaire. Peut-être un peu trop naïf, absent ou mystérieux ? Et il fallait aussi prendre en compte la furie orange, qui montrait les serres dès qu’une autre femelle tentait d’approcher son grand frère chéri.

A elle non plus, il ne lui avait encore trouvé personne. Mais… Lyde estimait que pour la toute première danse, il valait mieux choisir seul son partenaire, sans aucune aide extérieure. Ou alors juste un très léger coup de pouce.

Oui, le barman était bien forcé d’avouer qu’il prenait énormément de plaisir à voir des couples se former, timidement, ou même voir deux silhouettes se faufiler avec fièvre et ardeur vers les étages supérieurs. Peut-être une forme de voyeurisme refoulé ? Peut-être. Mais en tout cas, ils assumaient entièrement, lui et sa compagne, et trouvaient ce jeu extrêmement amusant.

Alors quand le démon avait débarqué, quelques années plus tôt… Ils avaient vraiment cru pouvoir enfin posséder une source de jeu inépuisable.

Les démons étaient connus pour être volages, insouciants, ne s’engageant rarement plus d’une nuit. Après tout, ne pouvaient-ils pas accorder leur loyauté qu’une seule fois, à un seul et unique autre démon, au cours de leur très longue vie ? Ils avaient donc longuement espérés pouvoir, chaque jour, lui présenter une nouvelle personne, voire même plusieurs, et prendre les paris, pour savoir avec qui le démon remonterait finalement terminer la nuit…

Forcément, Scysios les avait un peu déçus.

Premièrement, il s’absentait souvent de l’immeuble, et parfois pendant très longtemps.

Ensuite, jamais, au grand jamais, ils ne l’avaient vu remonter les marches avec une charmante escorte. Il se contentait de rester là, au bar, ou avec un ami, parfois même sur la scène quand Kellnet parvenait à l’y tirer…

Lyde aimait bien leurs conversations, toujours très sympathiques. De très bonne compagnie, le démon se joignait même parfois à leurs petits jeux, et entrait bien souvent dans leurs combines pour créer une rencontre « fortuite » entre deux individus.

Mais jamais ils n’avaient réussis à lui présenter quelqu’un, ni Lyde, ni sa compagne.

Quoique si, des personnes, ils lui en avaient présentés. Un nombre incalculable, de tous les types, de tous les genres, afin d’essayer de définir les goûts du démon. Mais ce n’était jamais allé plus loin qu’une simple discussion.

A croire que Scysios était frigide, ou tout simplement asexué.

Pourtant… Il était un démon, non ? Et un démon qui n’était pas intéressé par la chose serait probablement extrêmement célèbre, même à des années lumières de leur monde…

Alors ils essayaient régulièrement, sans jamais renoncer. C’était même devenu une sorte de défis, un challenge à relever, une manière de mettre leurs compétences à l’épreuve. Et invariablement, depuis des années, ils lui présentaient de tout. Des gentils, des timides, des farouches, des colériques, des exubérants, des raffinés, des bons vivants, des solitaires…

Mais rien ne marchait. Scysios se contentait juste d’un sourire, d’une petite discussion, et hop, il prenait congé, poliment.

Désespérant.

Des décennies que cela durait, que Lyde perdait espoir de voir un jour le démon casé.

A vrai dire, la seule chose à laquelle il n’avait jamais pensé, c’était de lui présenter un autre démon.

Peut-être parce qu’il n’en connaissait pas ? Ou qu’il avait cru que si le médecin était ainsi, c’était parce qu’il avait déjà un démon dans son cœur ? On lui avait pourtant dit que même amoureux d’un autre, un démon pouvait toujours s’éprendre d’un mortel, ou connaître sans remord une aventure d’une nuit avec un autre représentant de son peuple.

Toujours était-il que plus tard, il se demanda longuement comment est ce qu’il n’avait pas pu y penser plus tôt.

Ca avait commencé comme une soirée normale, mis à part que cette fois ci, Kellnet n’était donc pas sur la scène, mais devant le comptoir, Elécy contre lui. Juste à côté d’eux, Scysios sirotait silencieusement son verre, tapant du pied pour battre la mesure. Lyde essorait ses verres en attendant qu’un assoiffé se présente, ou qu’un serveur lui transmette une commande.

Et puis, d’un seul coup, la phénix émit un hoquet, et s’effondra contre son compagnon. Ce dernier poussa un soupir, qui lui écorcha la gorge, et lança un regard aux deux hommes qui signifiait, en gros, « je vais la mettre au lit. » Si ses crises de mutismes matinales n’avaient pas depuis longtemps habitué tout le monde à interpréter son langage silencieux, il aurait certainement eu beaucoup plus de mal à s’accommoder de son extinction de voix.

Il se leva, délicatement, appuya sa compagne contre son épaule afin de lui servir de béquille vivante, et fendit la foule pour regagner rapidement l’escalier.

Lyde sourit, en les couvant du regard.

-Ils sont mignons, tous les deux.

Scysios sourit à son tour, s’accoudant au comptoir d’une manière innocente.

-Une mignonne petite famille. J’ai droit à une autre bière ?

Le barman roula des yeux. Ca, c’était la preuve que même s’il semblait absolument dépourvu de sexualité, le démon en était bien un. En même temps, c’était agréable, de pouvoir servir à boire à une personne pendant des heures tout en continuant à tenir une conversation, sans qu’elle ne montre le moindre signe d’ivresse ou de fatigue.

-Tiens. Mais je te préviens, pas plus de dix, ce soir.

Il posa une bouteille sur la table et la décapsula, avant de la pousser vers le verre vide. Le démon l’attrapa joyeusement.

-Promis. Mais il y en a qui en sont déjà à leur douzième, rajouta-t-il avec un très léger air de conspirateur.

Lyde plissa les yeux, et reposa le verre qu’il était en train d’essorer.

-Tiens donc, tu as compté ? Je veux des noms.

Une personne bourrée était beaucoup plus encline à partager une danse avec quelqu’un d’autre, c’était bien connu. Ca rendait même le jeu plus amusant. Et bien qu’il soit le barman, et bénéficiait d’un point de vue presque inégalable sur la salle, il ne pouvait pas non plus avoir les yeux partout… Scysios lui servait donc parfois de caméra de surveillance, repérant d’un seul regard les personnes esseulées ou un peu trop ivres.

-Hmmm…. Les deux, là bas, dit-il en désignant deux jeunes filles, un peu plus loin. Et puis Libellule, aussi, mais je suppose qu’elle, elle ne t’intéresse pas ?

-Pas vraiment, non, répondit le barman avec une grimace.

Non, la nymphe n’était pas très intéressante, pour leur jeu. Encore pire que Scysios, quoique le démon fasse au moins un effort de politesse. En revanche…

Son regard se posa sur une silhouette, par dessus l’épaule du démon, qui se rapprochait du bar. Et quelle silhouette… Cheveux blonds comme de l’or, chemise ouverte, torse parfait, reste du corps très appétissant.

Ca, c’était intéressant.

-Wow, vise un peu ce qui s’amène, indiqua-t-il à Scysios avec un sourire qui en disait très long sur son état d’esprit.

Lyde songeait déjà au moyen de retenir un peu cette aguichante créature, d’engager la discussion, d’en apprendre plus sur elle. Nouveau venu, visiteur de passage ? Célibataire ? Venu avec des amis ? La liste de questions habituelles, qui posait le ciment d’une possibilité de casage.

Mais le médecin n’eut même pas le temps de se retourner pour zieuter discrètement la créature en question que déjà, Shézac arrivait à leur niveau. Il se glissa au côté du châtain, agile et sensuel, et sans vraiment le voir, pianota distraitement sur le bois ciré du comptoir.

-Une pression, siouplait !

Lyde tenta vainement de transformer son sourire complètement envoûté en un simple sourire de bonne humeur, et s’empressa d’accéder à sa demande.

Sans pour autant perdre une miette du spectacle.

Car si Shézac s’était en tout premier lieu adressé au phénix, sa deuxième réaction fut de se tourner vers Scysios, un sourire charmeur sur les lèvres. Ce dernier n’avait pas réalisé tout de suite, et n’avait à vrai dire pas encore levé son regard de son verre. Mais dès qu’il sentit une paire d’yeux braqués sur lui, ne serait-ce que par simple politesse, il se tourna vers l’inconnu avec un gentil sourire aux lèvres.

Ses pupilles s’agrandirent, ses lèvres s’entrouvrirent, et il cligna plusieurs fois les yeux, sous le coup de la surprise. Les lèvres du nouveau venu ne s’élargirent que plus devant cette réaction, et alors que Lyde remplissait avec application un verre - les yeux discrètement rivés sur les deux démons- Shézac se pencha en avant, et d’un geste fluide, chassa une mèche châtain qui envahissait le visage du médecin.

Juste avant de capturer ses lèvres, voluptueusement.

Cette dernière action ne dura que quelques instants, durant lesquelles Scysios, encore sous le coup de la surprise, resta totalement sans réaction. Cependant, le barman vit clairement un bout de langue rose se faufiler entre ses lèvres muettes de stupeur.

Une poignée de secondes plus tard, Shézac se détacha très lentement de son visage, toujours souriant. Il attrapa le verre que venait de poser très délicatement le barman pour ne pas les interrompre, glissa un merci dans un sourire étincelant, laissa une pièce de monnaie sur le comptoir, et disparut de nouveau dans la foule. Comme une bourrasque de vent frais, que l’on voyait à peine passer, mais qui laissait une perceptible trace de son passage sur tous les lieux qu’elle traversait.

Après plusieurs dizaines de secondes, Lyde se décida à passer sa main devant les yeux du démon, pour voir s’il vivait encore.

Ce dernier cligna encore plusieurs fois des yeux, puis une rapide rougeur lui monta aux joues, certainement pas à cause de l’alcool, et il se tourna vers le barman avec une expression profondément choquée. Que le phénix mit sur le compte du fait qu’il venait de rencontrer un congénère, à des lieux de leur monde d’origine.

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Un grand sourire aux lèvres, Shézac reparti à la recherche du dragon. Jouant des coudes et des œillades pour se frayer un chemin dans la marrée humaine, le tout sans renverser une goutte de sa précieuse bière, il ne tarda pas à le retrouver, exactement à l’endroit où il l’avait laissé.

Fallnir avait toujours l’air complètement perdu, et hésitant. Ses yeux regardaient partout, comme un animal apeuré, et il n’osait visiblement pas s’aventurer au milieu de la foule pour partir à la recherche de son guide envolé. Shézac en soupira une énième fois, et se retrouvant à sa hauteur, posa délicatement sa main libre sur son épaule. L’auburn sursauta violemment, mais se détendit sitôt qu’il le reconnut. Avec gentillesse, le démon lui fourra la boisson dans les mains.

Et disparut de nouveau.

Il serait volontiers retourné vers le bar, voler un second baiser à ce démon adorable, mais il avait promis à Fallnir qu’il lui retrouverait son oiseau. De surcroît, voir le dragon dans cet état là le désespérait davantage que d’habitude, et il ne pourrait supporter de le voir tripatouiller rêveusement cette plume bleue une fois de plus. Pauvre plume, elle allait finir toute abimée, à force d’être tripotée.

La drague viendrait donc plus tard, même s’il mourrait d’envie de s’y mettre tout de suite.

Arriver jusqu’au pied de la scène fut pour lui un jeu d’enfant. Il était grand, blond, bien fichu ; un sourire, un pas de danse, et hop, trois mètres de gagnés Non, ce qui fut le plus difficile, ce fut de rattraper la petite silhouette menue qui se déplaçait sur le même chemin que lui, juste devant.

Pourtant, il y parvint. Alors même que Libellule s’apprêtait à faire un geste à Ehissian, pour lui signifier qu’elle prenait le relais, Shézac l’attrapa par la taille, d’une seule main, et sous le regard de surprise de la jeune femme, posa un doigt sur ses propres lèvres. La nymphe écarquilla les yeux en le voyant, et il fit un mouvement des siens vers la scène, qu’elle comprit aussitôt. Elle lui sourit en réponse, avant d’hocher la tête pour lui donner son consentement. La chanson d’Ehissian se termina exactement au même moment.

Le passage du micro était une pratique délicate, qui devait se faire assez rapidement. Il ne fallait pas laisser le temps à la foule de se refroidir, et la musique devait reprendre presque aussitôt s’être interrompue. Généralement, l’opération se déroulait à merveille. Le chanteur sautait au pied de la scène, son remplaçant y grimpait, et l’échange avait lieu au moment même où ils se croisaient, d’un simple lancé. La musique reprenait alors, et le temps que le moment de chanter survienne, le remplaçant avait largement eu l’occasion de reposer le micro sur son pied, de reprendre son souffle, et éventuellement de faire une légère présentation de sa personne, bien que la plupart des habitués du club connaissaient déjà la manœuvre.

Cependant, cette fois ci, il faillit presque y avoir un problème.

Ehissian s’attendait à ce que Libellule s’avance encore, puis saute pour prendre sa place. Au lieu de cela, un jeune homme grimpa sur la scène, et Libellule leva très haut le bras, pour attraper le bas de sa chemise et tirer le pauvre phénix perdu au milieu de la foule.

-Qu’est ce que… Qui est-ce ?

La nymphe lui fit un sourire, énigmatique, et secoua lentement la tête.

- Un ami. Ne t’inquiète pas.

Les musiciens marquèrent un temps d’arrêt, surpris par l’arrivée subite de cet inconnu. Il y eut quelques secondes de silence, et d’hésitation. Alors, Shézac se tourna vers eux, leur fit un clin d’œil, et en remuant simplement les lèvres, leur transmis quelques mots.

Le bassiste fut le premier à réagir, et commença en solo les premières mesures de la chanson qu’avait murmuré le démon.

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De son lointain poste d’observation, Fallnir avait suivis toute l’action du regard, légèrement hagard.

Un moment, il se demanda vaguement ce que faisait Shézac derrière le micro. C’était une soirée karaoké ? Visiblement non, à en voir la tête des musiciens. Pourquoi, alors, avait-il quasiment éjecté son si merveilleux chanteur de la scène, si ce n’était pas parce que…

L’instant d’après, il comprenait enfin les paroles prononcées par le blond, juste avant qu’il ne lui fausse compagnie. Ne pas perdre Ehissian des yeux.

A présent qu’il était sur la piste, il n’avait qu’à le retrouver, et…

D’un seul coup, il vida cul sec son verre de bière. Il le déposa sur la table la plus proche, dans une petite alcôve en retrait de la piste, et inspira un bon coup, avant de se jeter à l’eau. Ou plutôt dans la marée humaine.

Il l’avait déjà dit, il avait horreur de la foule, du bruit, de l’agitation. Ce n’était pas pour rien qu’il vivait seul dans un grand appartement. Mettre les pieds dans un lieu public était pour lui une épreuve, dans un restaurant, presque inimaginable, dans une discothèque, la signature de sa mort assurée.

S’il n’y avait pas eu un phénix au bout de cette salle… Encore qu’il n’était même pas sûr de le trouver.

Et si Ehissian l’avait oublié ? Et s’il n’avait pas envie de le revoir ? Et si, pour lui, cette nuit n’avait été qu’insignifiante, une simple nuit parmis tant d’autres ?

Il préférait ne pas y penser. Sa détermination n’était déjà plus très épaisse, si en plus il se mettait à douter maintenant…

Fallnir parcourut rapidement la salle des yeux, bousculé de toute part, pour repérer la scène dans cette vaste cohue. Il y ancra son regard comme un navire le ferait avec un phare en pleine tempête, et se déplaça avec beaucoup de mal jusqu’à elle.

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Ehissian devait reconnaître que ce démon usurpateur avait une très belle voix. Elle était peut-être banale, pour un démon, mais pour tous les autres … Un ton au dessus, un accent à peine perceptible, tellement sensuel… On pouvait se laisser envoûter en quelques secondes.

Il avait déjà eu un aperçu des capacités vocales des démons, les rares fois où ils avaient réussis à convaincre Scysios de chanter. Mais ce dernier n’utilisait pas toutes ses capacités vocales, le phénix le savait, et trouvait cela dommage. Mais il n’y pouvait rien

Libellule, qui venait juste de l’attirer au pied de la scène, resta d’abord à ses côtés, puis s’éloigna un peu, jusqu’à presque disparaître de sa vue. Il en fit de même, et s’aventura un peu plus dans la profondeur de la salle. Rester pour danser, encore une heure ou deux… Et puis rentrer se coucher. Dormir. Avec sa couette à triangles rouge et vert. Tout du moins, s’il parvenait à résister à cette voix envoûtante… Presque magique. La chanson lui donnait envie de bouger, tout doucement, de se serrer contre un torse chaud et de se laisser porter…

Il n’était d’ailleurs pas le seul, à être sous le charme.

Sitôt que, à leur plus grande surprise, la voix de Shézac avait retenti à la place de celle de Libellule, Lyde et Scysios s’était immédiatement tourné vers la scène. Délaissant verres d’alcools et clients assoiffés, ils suivaient d’un œil particulièrement attentif le mouvement de ses lèvres, de ses pas, de ses cheveux longs sur son dos.

Le barman secoua énergiquement la tête. C’était lui qui casait les autres, pas l’inverse. Et puis il avait déjà quelqu’un. En revanche…

Il s’accouda au comptoir, et posa un regard suspicieux sur le médecin. Complètement envoûté ? Le mot était encore trop faible.

Peut-être qu’en réalité, tout ce que Scysios attendait, c’était un autre démon comme lui, avec suffisamment de charisme pour le séduire… Mouais. Il n’était pas convaincu. Et si c’était vraiment ça, depuis le temps, le démon devait vraiment être dans un état de frustration avancé.

Quoiqu’à en voir la manière avec laquelle il fixait le blond… Lyde eut un sourire machiavélique.

-Dit, Scysios, tu en es à finir de lui retirer sa chemise, ou à ouvrir la fermeture éclair de son pantalon ?

Le démon se retourna vivement vers lui, une bonne partie du visage en feu, et balbutia une flopée de mot incompréhensible pour le commun des mortels. Le barman saisit cependant au vol un « même pas vrai d’abord » et un « trouvait juste qu’il chantait bien », en haussant un sourcil.

Et il sut qu’il avait tapé dans le mille.

Poussant un long et profond soupir, Lyde se redressa et retourna à son essuyage de verre, sans quitter le médecin du regard. Etrange, quand même.

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Fallnir s’excusa pour la énième fois et s’empressa de fausser compagnie à la personne qu’il venait de bousculer, encore et toujours. On ne le laissait pas passer facilement, on le coinçait entre deux couples de danseur, on se mettait juste sur son passage… Chaque nouveau contretemps était comme une aiguille, dans son cœur. Car à chaque seconde, le phénix pouvait s’éloigner encore de lui, s’éloigner de la scène, dans la marée humaine, et il n’aurait alors presque plus aucune chance de le retrouver… Cela ne faisait pourtant pas longtemps, qu’il cherchait. Une vingtaine de seconde, pas plus. En réalité, il se déplaçait assez vite, et pour cette raison, ne cessait de percuter de nouvelles personnes. Mais il avait perdu toute notion du temps. Seul comptait pour lui ce phénix aux yeux bleu, qui avait laissé une plume sur ses draps, au petit matin, et qu’il tentait en vain de retrouver depuis déjà deux jours.

Et soudain, alors qu’un danseur se poussait enfin de son chemin, il le vit. Solitaire, mystérieux, il dansait à peine, tournoyant juste légèrement sur lui même, au son de la musique et de la voix du démon.

Et une fois de plus, il fut littéralement envoûté. Cette petite silhouette aux vêtements clairs et aux cheveux sombres, ces beaux yeux fermés, ses bras graciles et ses mains qui dépassaient à peine de sa chemise, se balançant doucement au rythme de ses pas… Il lui semblait que la foule formait comme un cercle autour de lui, et qu’il se tenait juste à l’entrée de ce cercle, le fixant sans oser l’approcher. Il n’avait qu’à parcourir une toute petite distance, à peine quelques pas, et il serait juste derrière lui, comme son ombre, libre de le toucher… Pourquoi est ce que cette simple idée lui glaçait le sang, en même temps qu’elle faisait bondir son cœur ? Ce n’était pourtant pas compliqué… Juste un pas.

Un pas, un seul. Et ses bras se nouèrent d’eux même autour de la taille frêle, tandis que sa tête trouvait refuge contre son cou, doucement, sans une parole. Pas besoin de parler. Il n’y avait d’ailleurs aucun mot, à prononcer. Juste de l’attente, et de l’angoisse, mêlée à cette douceur…

Le corps contre le sien se figea doucement. Il sentit les bras retomber le long du corps, il devina les paupières qui s’ouvraient. Et il eut peur, peur comme jamais, peur d’être repoussé, peur d’être abandonné, d’être laissé là, comme un idiot. Et pourtant… Quelle que soit la réaction du phénix, il aurait au moins pu le toucher, et le serrer contre lui, juste quelques instants. Ca lui suffirait, pour vivre encore une éternité.

Les mains d’Ehissian se posèrent sur les siennes, légères comme des plumes, et alors que la voix du démon augmentait encore pour l’ultime refrain, plus ensorceleuse que jamais, les lèvres du phénix s’entrouvrirent, laissant échapper un faible murmure.

-Fallnir… ?

Sans qu’ils le sachent, leurs deux cœurs s’emballèrent à la même seconde, sur le même rythme, comme deux tambours effrénés, réglés à l’unisson.

Doucement, sans une réponse, sans même se demander comment est-ce que le phénix l’avait reconnu, il posa ses lèvres sur sa nuque, et y déposa un baiser. Les mèches couleurs de nuit chatouillèrent son front, et le corps contre le sien frémit, imperceptiblement. Lentement, Ehissian se laissa aller et coula son dos contre ce torse chaud, entre ces deux bras qui l’enlaçaient, frissonnant sous le souffle qui balayait son cou et tous les autres baisers qui suivirent le premier…. A peine quelques secondes, et il était déjà grisé, incapable de bouger. Ses paupières se fermèrent de nouveau, et lentement, il entama un mouvement de balancier, comme un pas de danse.

Porté par la musique, porté par cette voix sensuelle, qui semblait faite pour ce moment, le dragon accompagna son geste. Un slow plutôt étrange, et bien peu conventionnel.

Comment expliquer ce sentiment qui les envahissait tout deux, alors qu’ils réalisaient à peine que la personne qu’ils convoitaient depuis deux longues journées se trouvait là, tout contre eux… Il n’y avait pas de mot, et de toute manière, s’il y en avait eu un, ils auraient tout deux été beaucoup trop sonnés pour y penser.

-Tu as oublié quelque chose, en t’en allant, murmura Fallnir juste au creux de son oreille.

Ehissian sentit un frisson le parcourir, traverser son corps de part en part. Il garda ses paupières closes, et laissa sa tête partir en arrière, pour qu’elle repose sur l’épaule du dragon.

-Oh… La vitre… Je suis désolé.

Il entendit un petit rire, très doux, presque silencieux. Il sourit à son tour, continuant de se laisser bercer. A ce moment là, il n’y avait plus qu’eux, lui et son dragon, sur une piste déserte, avec des musiciens fantômes, et un chanteur imaginaire. Rien d’autre que les bras de Fallnir autour de sa taille, la chaleur de son corps contre le sien, la tendresse des baisers qu’il déposait encore dans son cou…

Le bonheur était là, juste là, dans le plus simple appareil. Une petite bulle, toute bleue, rien que pour eux, de chaleur et de douceur… Une bulle éphémère, mais pourtant bien réelle.

Les dernières notes de musiques moururent. Ehissian se dégagea légèrement de l’étreinte, pour se retourner, et poser sa joue contre le torse si accueillant qui lui tendait les bras. Fallnir resserra encore ces derniers autour du phénix, et le garda contre lui, longuement, sans cesser de le bercer.

Du coin de l’œil, il lui sembla que Shézac avait sauté de la scène, et qu’une jeune fille était montée prendre sa place… Il n’écoutait déjà plus, la tête encore étourdie par la chanson précédente, la douce odeur d’Ehissian envahissant ses narines, et ses deux mains fines, qu’il posa avec douceur sur ses épaules. Il l’embrassa encore, sur la tête, humant au passage l’odeur fruitée de sa chevelure sombre. La même odeur que cette nuit là, à la fois si proche et si ancienne…

Il fut d’un seul coup extrêmement reconnaissant au démon. Pas pour lui avoir permis de retrouver son phénix, pas pour lui avoir offert cette chance inespérée de le revoir, mais pour cette chanson, magique, qui avait figé à jamais ce moment dans sa mémoire. Comme un souvenir fragile et précieux, comme un objet en cristal qui risquait de se briser en morceau si on le serrait trop fort, cet instant était imprimé dans sa tête, derrière une cloche de verre, et n’en ressortirait probablement jamais. Il y veillerait.

-Fallnir…

Ce dernier baissa les yeux vers Ehissian, avec douceur. Le phénix se détacha lentement de lui, attrapant au passage une main qu’il serra précieusement, et avec un peu d’anxiété, leva son visage vers lui, pour croiser son regard.

A l’instant où leurs prunelles se croisèrent, toute la douceur, toute la tendresse, toute la simple magie de tenir l’autre contre soit, furent brusquement consumées par un désir brûlant.

Jamais des lèvres n’avaient paru si appétissantes aux yeux du phénix, jamais une peau si pâle n’avait autant donné faim au dragon. Une envie de dévorer l’autre, tout de suite, sans attendre plus longtemps, de crisper ses doigts sur sa peau, de murmurer son nom, encore et encore… Le simple fait de sentir sa peau contre la sienne enflammait ses sens, comme un immense brasier qui menaçait de ne jamais s’éteindre.

Ehissian tira sur la main qu’il tenait, pour l’entraîner à sa suite, sans détourner son regard fiévreux de celui du dragon.

-Viens…

Ce seul mot, ce seul petit mot, fut l’étincelle qui acheva d’embraser le corps de Fallnir. Sans hésitation, il le suivit à travers la foule, jusqu’à l’escalier qui menait à la sortie.

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Satisfait, Shézac avait lancé le micro à Libellule, qui s’était fait un plaisir de l’attraper au vol et de grimper pour chanter à son tour. Le blond était véritablement heureux. Ce n’était pas une activité qui lui plaisait particulièrement, bien que sa mère, lorsqu’il était tout jeune, c’était fait un point d’honneur de lui apprendre à chanter correctement.

Cependant… Il devait bien ça à Fallnir, non ? Pour tout ce qu’il lui avait fait endurer au cours du voyage. Et puis il n’avait pas eu d’autre idée de cadeau. De cadeau décent de félicitation, pouvait-il même rajouter.

Bref. A présent, c’était au dragon de jouer, il ne pouvait plus rien faire pour lui.

De quel côté était le bar, déjà ?

Avec un large sourire, il ne tarda pas à en retrouver le chemin. Il lui fallut, malgré tout, s’arrêter à deux reprises pour éconduire quelques demoiselles séduites par sa performance vocale, non sans leur glisser un sourire et un « la prochaine fois, peut-être ? » charmeur à l’oreille.

Lyde le repéra de loin, et fixa son avancée d’un œil attentif. Scysios ne s’était plus retourné une seule fois, ses joues gardant encore une légère trace de rose, et s’était empressé d’entraîner la conversation sur un autre sujet. En bannissant soigneusement tout le champ lexical autour des mots « démon », « blond », et « vêtements ». Intérieurement, le barman s’en amusait extrêmement. Et le retour du séduisant et mystérieux inconnu promettait un spectacle digne d’intérêt.

Shézac arriva à leur hauteur aussi discret qu’une ombre, et tira l’air de rien la chaise à côté de celle de Scysios, profitant que le médecin soit en train de boire pour s’y installer. Il jeta un dernier coup d’œil à la salle, avant de se tourner vers le barman, sourire aux lèvres. Et tout en faisant mine de s’étirer, il glissa une main derrière le dossier de chaise du médecin, pour l’attirer tout contre la sienne, et termina son geste en accrochant possessivement son bras autour de sa taille.

-C’est pas mal du tout, ici ! Une autre pression, siouplait !

Scysios passa à deux doigts de s’étrangler avec sa bière, et dut en recracher de justesse une bonne gorgée dans son verre. Lyde, faisant semblant de rien, servit la commande du nouveau venu dans la minute.

C’était la première fois qu’il assistait à la parade amoureuse d’un démon. Jamais encore il n’avait pu voir leurs techniques de dragues en action, et n’en avait d’ailleurs quasiment jamais entendu parler.

Mais d’après ce qu’il voyait… Un démon choisissait quelqu’un qui lui plaisait, et l’étiquetait comme sien sans demander l’avis du principal concerné ? Ou bien le baiser échangé plus tôt était une marque d’acceptation, qui signifiait que les deux agissaient en toute connaissance de leurs actes ? Même s’il n’avait pas vraiment eu l’impression que Scysios ait eu le choix de l’embrasser ou non…

Bref, tout ceci était particulièrement amusant, et très instructif.

Scysios secoua sa tête de gauche à droite, et releva un visage très légèrement rosé vers le blond, qui le fixa alors avec un sourire.

- Je…

- Oui ? L’encouragea-t-il avec amusement.

-Tu… tu pourrais…

- T’inviter à danser ? Mais bien sûr, aucun problème ! Patron, gardez la monnaie !

Et tout en laissant tinter deux pièces toutes rondes sur le comptoir, il empoigna joyeusement son congénère par le bras, et l’entraîna sur la piste de danse.

Lyde cligna plusieurs fois des yeux. Celle là, on ne la lui avait encore jamais faite.

Intéressante, comme méthode. Il poussa un soupir, et reprit avec un léger sourire en coin l’essorage de ses verres. Tout en guettant régulièrement le sommet de l’escalier. La première fois que le démon remonterait avec quelqu’un… Il ne voulait pas rater ça.

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Shézac les emmena jusqu’au beau milieu de la piste de danse, sans relâcher un instant sa pression sur le bras du châtain. Ce dernier ne pouvait que se laisser faire, sans aucune possibilité de fuite, ni de protester. Et dire qu’il voulait seulement lui demander de le lâcher. Ce n’était pas prêt d’arriver, à présent…

D’un seul coup, le bond s’arrêta, et Scysios, entraîné par son élan, manqua de lui rentrer dedans. Mais le démon avait prévu le coup, et se fit un plaisir de le rattraper, puis de l’emprisonner entre ses bras.

-Je t’ai manqué ? Murmura-t-il à son oreille, avec sensualité.

Mais le médecin ne répondit pas. La tête encore enfouie contre son torse, il restait toujours sans réaction, immobile et silencieux.

Un moment, Shézac eut peur d’avoir fait une gaffe. Peut-être que le châtain avait un amant, et qu’il craignait qu’il n’apprenne qu’il avait embrassé un autre homme. Ou alors… il avait simplement la trouille que l’une de ses connaissances les surprennent ? Ou il l’avait trop brusqué, et le démon était encore complètement perdu…

Le blond devait bien avouer que lorsqu’il s’était approché du bar, la première fois, il avait été très agréablement surpris de trouver l’autre démon. Deux jours de voyages, dans ce train exigu, à voir un dragon se lever, un dragon se changer, un dragon rêvasser sans arrêt, torse nu ou très peu vêtu, sans possibilité de le toucher… Sa frustration en avait pris un sacré coup. Encore qu’il avait toujours en tête l’idée que, si l’envie lui avait pris de sauter sur Fallnir, ce dernier se serait probablement laisser faire, dans son état d’absence de réaction avancée. Mais tout ceci était du passé.

Et en fait, s’il l’avait entraîné jusqu’ici, au club, ce n’était pas non plus dans le seul but de lui faire retrouver son oiseau. Non, Shézac était aussi obligé d’admettre qu’il comptait bien ne pas remonter seul. Deux jours sans le moindre contact corporel, c’était déjà beaucoup trop pour lui. Alors quand il l’avait vu, assis devant le comptoir… Il s’était peut-être un peu laissé emporté.

Avec inquiétude, il relâcha un peu son emprise sur lui, et leva sa main pour lui redresser le menton.

Scysios ne lui laissa cependant pas le temps matériel d’achever son geste.

Il noua d’un seul coup ses deux bras autour de son cou, et plaqua presque violemment ses lèvres contre les siennes. Shézac en fut agréablement surpris, toute inquiétude balayée en un seul coup, et répondit avec ardeur à son baiser brûlant. Il resserra de nouveau son étreinte autour du démon, ce dernier se faisant un plaisir de couler son corps contre le sien.

Lorsqu’ils se séparèrent deux bonnes minutes plus tard, à bout de souffles, les joues du médecin étaient toujours légèrement roses, mais ce n’était certainement plus de gêne. Le blond embrassa son cou avec passion, tout en glissant sensuellement deux doigts sous la ceinture du châtain. Ce dernier crispa sa main dans son dos, laissant échapper un léger soupir.

- Je peux savoir ce que tu fais ici … ?

Les dents du blond remontèrent vers la mâchoire de son vis-à-vis, puis grignotèrent avec malice le lobe de son oreille, résistant au désir muet de ses propres lèvres de reprendre possessivement la bouche du médecin.

- Plus tard, les questions… Lui susurra-t-il avec malice. Tu ne connaîtrais pas plutôt… un autre endroit ?

Scysios étouffa un nouveau soupir contre son épaule, puis se détacha de lui, lentement.

-Suis-moi…

Shézac ne se fit pas prier deux fois.

A suivre…

ooo

Un chapitre peut-être très attendu, ou pas du tout, en fait… En tout cas, c’est l’un des grands tournant actuels de l’histoire, puisque c’est celui des retrouvailles. Certains passages me donnent d’ailleurs une impression de bizarre…

Sur ce, merci beaucoup d’avoir lu jusqu'ici. :3

J'aimerai énormément connaitre votre ressenti à propos de ce premier chapitre, savoir ce que vous en avez pensé, ce qui ne vous a pas plus, ce genre de chose... Je compte beaucoup sur vos avis pour toujours tenter de m'améliorer, aussi, si la moindre chose venait à vous passer par la tête à propos de cette histoire, n'hésitez surtout pas à me contacter pour m'en faire part. :3

 
 
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